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François Chérèque, un honnête homme

Ce texte de Thierry Pech, directeur général de Terra Nova, est paru dans "Alternatives économiques" le vendredi 6 janvier 2017.

« Je n'ai pas eu le privilège de connaître personnellement François Chérèque, m'écrivait un ami il y a quelques jours, mais ce que je sais, c'est qu'avec sa disparition il y a un honnête homme de moins dans ce bas monde, alors que nous en avons si grand besoin ».

L'homme que j'ai eu le privilège de connaître était en effet un honnête homme. Un homme droit, énergique et fort, qui regardait la réalité en face. Les sentiments, les erreurs, les souffrances, les joies, les passions, et surtout les faits, il les appelait par leur nom. 

Assez mystérieusement, il est rare de croiser le chemin d'une personne si innocemment accordée à la vérité, si simplement capable de soutenir son regard en toutes circonstances.

Les esprits froids prennent cela pour de la lucidité. Mais François Chérèque n'était pas du tout un esprit froid. Chez cet homme au caractère trempé, cela avait à voir avec une disposition assez naturelle à la franchise, au courage et à ce qu'en d'autres temps on eût peut-être appelé la vertu. Il a considéré la maladie de la même façon, évoquant parfois sa mort les yeux grand-ouverts.

Dans le monde où nous avons évolué, dans ce bruyant bocal où se joue la vie politique et médiatique, on se fait peu de cadeaux. Les affrontements sont quotidiens. Les coups bas, légions. Et, à certaines saisons, les mensonges fleurissent jusqu'à recouvrir les campagnes. François Chérèque a baigné dans ce monde plusieurs années durant. Mais il n'a jamais été de ce monde.

Il n'aimait guère les salons. Il n'avait pas le goût de l'éloquence et des grands mots. Le narcissisme des tribunes lui est, je crois, toujours demeuré étranger. Cette imperméabilité aux usages et aux convenances du milieu lui avait valu des portraits en « gaillard » un peu « brut de décoffrage », en « ours » au « sang chaud », « entier » et « impétueux ». Un « deuxième ligne » à la cour du roi ! François Chérèque, c'est vrai, chaussait plus volontiers les crampons que les perruques. Pourtant, il était plus modéré, plus raisonnable et infiniment plus réfléchi que ces portraits ne le suggéraient.

Car ce qui l'intéressait était ailleurs : il voulait être utile. Il avait l'impatience et l’ambition de servir les autres. Pas les locataires du bocal, mais ceux qui vivent en dehors – quitte à brusquer les premiers. Servir aussi ceux qui n'ont ni statut ni acquis, et pas seulement ceux qui sont à l'abri de l'un ou de l'autre – quitte à irriter les seconds. La justice sociale dont on se réclame si volontiers n'est pas une compagne commode : pour la servir et lui être fidèle, il faut être prêt à traverser quelques déserts et à différer de beaucoup les manifestations éventuelles de gratitude ou de reconnaissance.

En 2003, au plus fort des polémiques sur la réforme des retraites, beaucoup de ses détracteurs avaient souri d'une contrepartie à son soutien, dont il était, lui, particulièrement fier : la possibilité donnée à ceux qui avaient eu des carrières longues de partir avant l'âge légal. Contrairement à beaucoup de ces détracteurs d'alors, François Chérèque se souvenait qu'à une époque pas si lointaine, nombre de femmes et d'hommes entraient dans le monde du travail juste en sortant de l'école et que l'école finissait alors à 14 ans. Des enfants de la guerre qui avaient eu 14 ans en 1956 – l'année de sa naissance – venaient tout juste d'en avoir 60 en 2003 – l'année de la réforme. Certains d'entre eux avaient travaillé 46 ans sans discontinuer dans des métiers et des conditions souvent pénibles. Etaient-ils quelques milliers ? Quelques dizaines de milliers ? L'avenir allait montrer qu'ils étaient en réalité des centaines de milliers. En même temps que des courriers critiques parfois violents, arrivèrent alors au siège de la CFDT des courriers de remerciements de ces enfants de la guerre ou de la reconstruction qui n'avaient pas ménagé leur peine ni volé leur droit au repos. Aux dernières nouvelles, ils auraient été plus d'un million depuis 2003.

François Chérèque savait pour qui il parlait. Et ceux pour qui il parlait se reconnaissaient souvent dans sa franchise, sa loyauté, sa faculté à s'adresser à tous de la même manière. Ils n'étaient pas toujours d'accord avec lui, mais ils ne doutaient pas qu'il fût des leurs. Encore moins qu'il fût sincère. Il suscitait chez beaucoup une sympathie et une forme de camaraderie spontanées. Il n'était pas rare qu'un agent de sécurité lui tende la main, qu'un gendarme posté devant un ministère lui adresse un clin d'oeil sous le képi ou qu'une infirmière vienne lui dire un mot dans les couloirs de l'hôpital. « Pas bégueule, ce gars-là », avait un jour résumé ma voisine de palier. Son réformisme était populaire dans le plein sens du mot. Il était au syndicalisme ce que la « politique des cages d'escalier » avait été au rocardisme en politique : un sport de terrain, animé par la même éthique de vérité, la même attention aux réalités de l'existence.

Ce sport de terrain, il l'avait pratiqué toute sa vie. Mais après 2003, il l'avait pratiqué intensément. Devant le trouble qu'avait suscité sa déclaration sur le perron de Matignon (le « compromis acceptable »), il avait éprouvé le besoin d'aller partout discuter, écouter, expliquer, argumenter, confronter. Il avait alors pris son bâton de pèlerin et avait parcouru le pays de longs mois durant, inlassablement, à la rencontre de ceux qui ne pensaient pas comme lui. Gourmands d'événements et de drames, les médias sont peu attentifs à ce genre d'odyssées militantes. Ces palabres collectives sont pourtant la prose élémentaire et vitale de la démocratie.

Ce marathon l’avait grandi et lui avait permis de préciser son idée du réformisme. Il s’efforça d’en ramasser les principes dans un livre publié peu après, en 2005 : « Les transformations auxquelles nous aspirons, écrivait-il alors, ne peuvent être conçues comme de simples ajustements techniques sous contrainte comptable. Au contraire, elles reposent sur un diagnostic critique et doivent être pensées et défendues pour redonner forme à la société »1. Le réformisme retrouvait sous sa plume sa triple portée critique, pratique et historique. Critique car adossé à l’examen sans complaisance d’une « société défaite » et d’un « capitalisme hors contrôle ». Pratique car soucieux d’obtenir des résultats par la négociation et le compromis, et de ne jamais différer la réalisation d’un bien au nom d’un mieux hypothétique et lointain. Historique, enfin, car tendu vers l’accomplissement d’une société plus consciente d’elle-même et plus conforme aux principes censés l’organiser : dignité, justice, solidarité…

Ce réformisme-là ne pourrait plus être confondu avec une simple culture gestionnaire. Il renouait au contraire les différents fils d’une longue expérience collective : valoriser le compromis sans s’accommoder du monde comme il va, gérer les affaires du présent sans perdre de vue l’horizon recherché. Cette même philosophie inspira son refus de la réforme des retraites de 2010 ou encore son combat pour la réforme de la représentativité syndicale. 

En 2012, il choisit de mettre fin à ses responsabilités de leader syndical, soucieux de ne pas faire « le mandat de trop ». Après la CFDT, il se consacra à la pauvreté, à l'engagement civique et à Terra Nova, autant que la maladie et ses rechutes le lui permirent. Ces trois derniers combats se donnèrent finalement rendez-vous dans un rapport dont il avait coordonné les travaux et qu'il signa quelques semaines avant sa mort : « Pour un revenu minimum décent ». La décence, ce mot lui allait bien. Ce fond d'humanité partagée, c'est la morale des gens ordinaires. Ceux pour qui il avait toujours parlé.

Voilà ce qu'en peu de mots on peut appeler, je crois, un honnête homme.

Thierry Pech, directeur général du think tank Terra Nova, ancien PDG d'Alternatives Economiques, a été conseiller auprès de François Chérèque à la CFDT.

La version originale de cet article est à retrouver sur le site d'Alternatives Economiques. 

 

 

 

 

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