Inscrivez vous à la newsletter du Terra Nova. Si vous souhaitez vous pouvez visualiser un exemple

Conformément à la loi 'informatique et libertés' du 6 janvier 1978 modifiée en 2004, vous bénéficiez d'un droit d'accès et de rectification aux informations qui vous concernent, que vous pouvez exercer en vous adressant...

Logo

Investir dans notre jeunesse : le débat continue

Initié par Terra Nova lors de la réforme des retraites, puis plus récemment dans notre dossier spécial "Investir dans notre jeunesse", le débat se poursuit : dans une tribune publiée sur LeMonde.fr, Guillaume Allègre, co-auteur du rapport Terra Nova sur "L'autonomie des jeunes au service de l'égalité", répond à Louis Chauvel. Il montre que la crise de la jeunesse ne peut se réduire à un conflit générationnel, que l'interprétation en termes de conflit générationnel tend à occulter les inégalités sociales, et que répondre à la crise structurelle de la jeunesse nécessite de réfléchir à une politique pour la jeunesse (capital formation, parcours d'entrée dans la vie active).

Synthèse

La tribune de Louis Chauvel (publiée dans Le Monde du 4 janvier 2011) :

Les jeunes sont mal partis
 

Dans les sociétés vieillissantes, la surdité aux problèmes sociaux des générations à venir peut devenir un vrai souci. Mais c'est là un symptôme plus que la cause profonde du mal, qui n'a rien de nouveau. Ce qui est inédit, en revanche, relève de la profondeur du déni d'un phénomène qui s'amplifie. Mon expérience, douze ans après la première édition du Destin des générations, me permet d'en établir le constat : depuis 1998, nous n'avons rien fait, alors que nous savions. Chaque fois, les périodes de rémission ont donné l'illusion du rétablissement, mais, en réalité, la situation s'est dégradée.

Quels sont les symptômes de ce mal-être collectif ? Les plus visibles relèvent des difficultés de la jeunesse. Nous le savons, trente-cinq ans après l'extension du chômage de masse, la jeunesse a servi de variable d'ajustement. Chômage record, baisse des salaires et des niveaux de vie, précarisation, développement de poches de travail quasi gratuit (stages, piges, free-lance, exonération de charges, etc.), nouvelle pauvreté de la jeunesse, état de santé problématique et faible recours aux soins, absence d'horizon lisible.

En une décennie, nous n'avons pas progressé - c'est une litote. Nous observons un triple déclassement. Scolaire d'abord, la jeunesse étant maintenant de classe moyenne du point de vue des diplômes, mais en deçà de la classe ouvrière du point de vue des revenus. Au-delà de la valeur des diplômes, le déclassement est aussi intergénérationnel, avec une multiplication attendue des trajectoires sociales descendantes par rapport aux parents.

Il est aussi systémique, puisque, avec la chute des nouvelles générations, ce sont leurs droits sociaux futurs qui sont remis en cause : leur développement humain aujourd'hui, leur capacité à élever leurs enfants demain, et leurs retraites après-demain. Il s'agit donc de la régression du système social dans son entier, et pas simplement celui d'individus. Par-dessus tout, une frustration générale envahit les esprits devant l'accumulation des promesses non tenues : celle du retour au plein-emploi grâce au départ à la retraite des premiers-nés du baby-boom (rapport Teulade de 1999), de meilleurs emplois par la croissance scolaire, dans un contexte où le travail seul ne permet plus de se loger. Il s'ensuit une colère, voire une haine, qui se détecte clairement dans la jeunesse de 2010 et que le mouvement sur les retraites a paradoxalement canalisée.

Il reste que la symptomatologie n'est pas un diagnostic. Celui-ci relève du refus collectif de regarder lucidement notre long terme, et du caractère profondément conservateur, rentier, de la société française dans son entier. Le comportement patrimonial des possédants français accumulant de l'assurance-vie et des logements vides, tout comme leurs grands-parents serraient leurs lingots, relève de la même frilosité.

A droite comme à gauche, l'enjeu est de servir les droits acquis plutôt que de développer ceux de demain. Depuis plus de dix ans, la première information sur les sites Internet des grandes centrales syndicales relève de la retraite, et celui des banques vante les placements à bons taux et sans risques auprès de leurs clients. Notre économie est un capitalisme d'héritiers de énième génération où les nouvelles fortunes peinent à faire leur place, et notre Etat-providence nourrit les jeunes pauvres au travers des retraites de leurs ascendants.

La réforme des retraites aurait pu être un moment propice à l'analyse des années 2030, mais la confrontation, nécessaire, ne fut que celle des postures convenues de notre régime : la droite gouvernementale protège les retraités d'aujourd'hui, son coeur électoral, et sacrifie ceux de demain ; les syndicats et la gauche exigent quant à eux de reporter la charge sur les jeunes actifs, ces grands absents des débats politiques.

Dans son texte sur "la révolution de l'âge" (Le Monde du 14 avril 2010), Martine Aubry ne mentionne les jeunes qu'au détour de deux phrases : pour être soutenus par les anciens, et pour avoir confiance en le système. Jusqu'où ? Faut-il s'étonner dès lors que notre Assemblée nationale, la plus vieillie au monde, fondée sur la quasi-absence des moins de 50 ans, professionnalisée autour de députés mâles sexagénaires réélus depuis plus de vingt ans, cumulant souvent un mandat et de généreuses retraites, réforme les pensions en conservant ses propres droits acquis et fait porter l'ajustement sur les députés de demain, absents des débats.

Il s'agit de comprendre que ce jeu est "idéal-typique" de notre pays, où les derniers retraités aisés du début du baby-boom décident de l'appauvrissement des générations nées trop tard, victimes muettes d'enjeux où leur absence est sciemment organisée. C'est là une racine de notre mal : le diagnostic de 2010 montre que les "nouvelles générations" nées après 1955, celles entrées dans le monde du travail après 1975 dans le contexte du plein chômage, ont été affectées de façon durable, voire définitive. Derrière ces premières cohortes de vétérans de la guerre économique, les suivantes ont accumulé des handicaps croissants qui forment des cicatrices durables sur le corps social.

Alors que faire ? Pour partie, le traitement est bien connu. L'enseignement est un enjeu vital. L'état de pauvreté de l'université "low cost" à la française effraie les collègues étrangers : nous signons là le choix du déclassement scientifique de notre pays. Mais cela ne suffira pas : à quoi bon former parfaitement des jeunes qui ne trouveront pas d'emploi ?

L'invention du travail quasi gratuit (les stages), massivement subventionné par les parents aisés, n'a pas suffi, et, après trente années d'incurie, il faut aussi réintégrer les anciens jeunes de 1985 qui avaient raté leur entrée dans la vie. Cette politique de retour au plein-emploi est la première priorité de la politique de génération dont nous avons besoin. Il faudra passer par le double tranchant de la fluidification du droit du travail et de l'obligation d'embauche faite aux employeurs. La crise du logement exige aussi un plan de long terme de constructions collectives et de qualité pour densifier le tissu urbain des espaces moyens entre centre et périphérie.

Rien ne se fera sans investissements massifs. Notre défi de la décennie 2010 est que nous abordons mal cette période, en concentrant les trois grands handicaps caractéristiques des blocages des périodes prérévolutionnaires, selon le sociologue Randall Collins : dette massive de consommation empêchant l'élaboration de politiques publiques ambitieuses d'investissement ; frustrations liées à l'accumulation de promesses intenables ; gouvernance du pays déstabilisée par des majorités de plus en plus difficiles à réunir, dans un contexte où plus aucune autorité n'est acceptée.

Ces investissements massifs nécessitent d'en dégager des moyens. On ne peut honorer sans retour les promesses d'une retraite précoce, longue et aisée comme celle des jeunes seniors des classes moyennes d'aujourd'hui, et ces besoins d'investissements d'avenir. Le projet d'abandon de l'impôt sur la fortune (ISF) et son remplacement par une taxation des revenus du patrimoine va dans le mauvais sens, dans une société française où le patrimoine immobilier dormant a vu tripler sa valeur en vingt ans.

Une meilleure taxation des résidences secondaires dans le tissu urbain est de nature à rapporter des ressources considérables tout en fluidifiant de nouveau le marché de l'immobilier : combien de seniors ont leur épargne dans des logements vides à l'année, dans des zones à forte densité, alors que les jeunes familles s'entassent dans quelques pièces ? En réalité, le seul ajustement substantiel susceptible de changer le rapport à la rente consisterait à introduire, dans la déclaration du revenu imposable, la valeur locative, qui est bien un revenu implicite, de l'ensemble des biens immobiliers détenus par les ménages (hors remboursements en cours), en particulier celle de la résidence principale. Cela suppose une réévaluation rapide des valeurs locatives cadastrales, dont on sait les dérives séculaires.

Les seniors de 2010, qui sont propriétaires sans remboursement d'emprunt dans plus de 70 % des cas, ont été les grands bénéficiaires - par les plus-values longues, et donc non imposables - de la crise du logement payée au prix fort par les jeunes actifs. Les seniors urbains des classes moyennes supérieures n'ont jamais vécu aussi à l'aise dans des logements sous-occupés, le couple type de 60 ans vivant à deux dans un cinq-pièces, alors que les jeunes familles sont tenues de s'entasser dans de petites surfaces. La fluidification du marché immobilier qui en résultera permettra ainsi d'ajuster les ressources aux besoins.

Cette mesure est capable de desserrer l'étau du logement et d'activer là une véritable politique de solidarité entre les générations. Mais il faut se rappeler que les périodes de conscience où la société française redécouvre sa jeunesse sont systématiquement suivies de phases d'amnésie où elle oublie jusqu'à l'existence de ses propres enfants. Le patient préfère alors se droguer au déficit, et, dans ces phases, l'investissement dans la jeunesse est un voeu pieux. Parions donc qu'aucun candidat n'aura le courage de s'atteler à une telle politique de générations.

 

La réponse de Guillaume Allègre (publiée sur LeMonde.fr le 10 janvier 2011) :

La jeunesse française fait face à une crise structurelle

 

Dans une tribune publiée dans Le Monde du 4 janvier intitulée "Les jeunes sont mal partis", Louis Chauvel  dresse un constat noir et plaide pour des politiques d'investissement massifs en faveur de la jeunesse. Pour cela, il oppose les générations : "les derniers retraités aisés du début du baby-boom décident de l'appauvrissement des générations nées trop tard". Ces générations "nées trop tard" seraient celles "nées après 1955, celles entrées dans le monde du travail après 1975". On peut déjà apercevoir la limite de l'interprétation générationnelle de la crise de la jeunesse : les jeunes sacrifiés par les baby-boomers ont jusqu'à 55 ans ! En se focalisant sur les questions intergénérationnelles et en oubliant les inégalités sociales au sein de chaque génération, le diagnostic de Louis Chauvel se révèle extrêmement réducteur.

La crise de la jeunesse ne peut pas se réduire à un conflit générationnel. La jeunesse n'est pas une catégorie sociale uniforme : certains jeunes sont hautement diplômés, d'autres sortent du système scolaire sans diplôme ni qualifications. Les enfants des professeurs d'université, ceux dont les parents sont propriétaires, ne partent pas avec les mêmes probabilités d'accès à l'emploi et au logement que les enfants des ouvriers et/ou les enfants issus de l'immigration. Les inégalités économiques au sein de chaque génération sont plus importantes que les inégalités entre les générations. Affirmer que "la jeunesse est de classe moyenne du point de vue des diplômes"  n'a pas vraiment de sens. Il ne faut pas non plus occulter toutes les formes de solidarités intergénérationnelles. Par exemple, beaucoup de parents qui le peuvent aident leurs enfants à accéder à la propriété.

En sens inverse, l'interprétation générationnelle ne permet pas d'expliquer le mouvement d'une partie de la jeunesse contre la réforme des retraites. Les jeunes auraient dû approuver une réforme qui fait payer d'autres générations que la leur. Pourtant, une partie des jeunes refuse que la réforme se fasse en son nom. Manifestement, la lutte sociale ne se réduit pas au conflit entre générations. Certains jeunes reconnaissent que notre modèle social s'appuie sur la solidarité intergénérationnelle : en finançant les retraites de la génération précédente, les actifs actuels obligent en quelques sortes les générations futures. Ce principe de réciprocité indirecte, à l'avantage de tous, et garantie par l'Etat, est bien analysé par André Masson. Les baby-boomers n'ont certes pas eu à payer une lourde contribution à la retraite de leurs aînés, mais ils ont en revanche fortement contribué à la massification de l'enseignement supérieur. Ils ont ainsi investi dans les générations futures ; peut-être insuffisamment dans l'université, comme le déplore Louis Chauvel, mais les autres filières sont particulièrement bien dotées. Sur ce point également, ce sont les inégalités au sein de chaque génération qui sont les plus importantes.

Occulter les inégalités sociales est contre-productif

La jeunesse française fait face à une crise structurelle. Les difficultés d'accession au logement et à l'emploi pour une partie de la jeunesse sont une réalité qu'il ne s'agit pas de nier. Ces difficultés sont amplifiées par la crise économique. Mais si elles touchent particulièrement les jeunes en termes de chômage, c'est aussi parce que les taux d'emploi des seniors n'ont cette fois pas diminué : en voulant faire contribuer les baby-boomers, on a, à court-terme, touché les jeunes par ricochet ! D'autre part, il existe un risque à se focaliser sur les jeunes et à oublier tous les autres chômeurs de longue durée. La crise structurelle de la jeunesse est en fait due à l'inadaptation des institutions éducatives et sociales à la massification scolaire et à l'allongement de la jeunesse qui en résulte. Il faut répondre à ces changements en réformant notre système éducatif et social.

L'intégration de la valeur locative des biens immobiliers dans le revenu imposable, comme le propose Louis Chauvel, va dans le bons sens mais concerne peu les jeunes car ils contribuent peu à l'impôt sur le revenu (du fait, justement, de leur "paupérisation"). Il faut commencer par changer les objectifs que l'on donne au système scolaire. La méritocratie scolaire française encourage toutes les formes de compétition scolaire : ségrégation urbaine, choix d'option stratégiques, pression sur le système éducatif pour évaluer, hiérarchiser et faire redoubler de la part même de parents anxieux par rapport à la réussite scolaire de leurs enfants.

Comme le montre les enquêtes PISA, ce système assure un bon niveau scolaire à une élite restreinte mais engendre un échec scolaire important. D'autre part, les transferts sociaux se font en grande partie en direction des familles et non pas directement aux jeunes. Il faudrait inverser cette tendance, en dotant les jeunes d'un "capital-formation", en recréant une allocation d'insertion pour les primo-demandeurs d'emploi, et en proposant un nouveau parcours individualisé d'entrée dans la vie active. Pour répondre à la crise de la jeunesse, il faudra ainsi inventer de nouvelles solidarités sociales et intergénérationnelles. Dans cet esprit, opposer les générations et occulter les inégalités sociales est contre-productif.

 

Pour en savoir plus : consulter le dossier Terra Nova "Investir dans notre jeunesse".

Ajouter un commentaire