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Pour une véritable révolution culturelle

En prônant "la culture pour chacun", puis "la culture pour tous, pour chacun partagée", le gouvernement masque malhabilement son véritable slogan : "la culture du chacun pour soi", et révèle l'absence d'une politique réellement favorable aux pratiques culturelles. Au lieu de placer la culture au premier plan, en défendant les artistes, la création et le numérique, l'Etat se perd dans le débat stérile opposant "tous" et "chacun", et renonce à toute politique culturelle ambitieuse.

Synthèse

Alors que s’est tenu le 4 février le Forum national organisé à la Grande Halle de la Villette par le Ministre de la Culture pour « réinventer la démocratisation culturelle », les slogans bougent plus vite que les idées. Sous la pression et les critiques des professionnels et des intellectuels, notamment de Gérard Noiriel dans Le Monde du 6 janvier, la « culture pour chacun », programme de Frédéric Mitterrand censé reconnaître la diversité de la culture opposé à la « Culture pour tous », devient « La culture pour tous, pour chacun partagée ».

Concrètement, cette agitation linguistique masque mal une absence totale de message en direction des milieux culturels, une absence de politique favorable aux pratiques culturelles… et une guerre perdue face aux Etats-Unis dans la bataille du soft power, du numérique, des industries culturelles, de la recherche et de la création. Elle masque un budget culture qui stagne, peinant à atteindre 0,8% du budget de l’Etat, mais – nous voilà rassurés - intégrant une subvention de 12 millions d’euros pour l’Hadopi. La clef de répartition est identique depuis 20 ans : 50 % pour le patrimoine, 30 % pour la création, 20 % pour la transmission des savoirs et la démocratisation. Elle masque aussi et surtout un repli frileux sur le cloisonnement des cultures, au motif que la démocratisation culturelle serait un échec incombant aux élites qui auraient voulu imposer « une culture élitaire pour tous ». La reconnaissance de la diversité des modes d’expression culturelle, opposée à la culture de l’élite, serait ainsi la solution à tous nos maux. C’est Mozart ou NTM.

Plutôt que de jouer sur les mots, le gouvernement ferait mieux de laisser tomber le masque de son véritable slogan : « la culture du chacun pour soi », où les œuvres culturelles ne sont plus que les produits d’un immense supermarché culturel.

L’approche ministérielle laisse en réalité supposer que rien ne se serait fait pour développer des formes variées d’expression culturelle, que le ministère de la culture est seul maître à bord, que le foisonnement des initiatives portées par les collectivités territoriales est un leurre, et ce alors même que les expériences de décentralisation et de démocratisation culturelle se sont multipliées depuis 30 ans, portées par les collectivités territoriales et que, fort heureusement, les établissements publics ont rivalisé d’initiatives pour faire bouger les choses à leur niveau !

Ainsi, selon F. Mitterrand, plutôt que de définir des axes stratégiques clairs, prioritaires, difficiles à défendre certes mais nécessaires, il vaudrait mieux opposer peuple et élite. Dans les faits, le ministère a nommé des référents porteurs de la culture pour chacun dans les directions générales et dans les DRAC - les initiés disent « CPC », c’est tendance -, créé un label CPC, organise des forums, envisage un prix en sociologie de la démocratisation culturelle. Des plans prioritaires et actions symboliques sont évoqués mais fort peu développés. On notera le Plan rural pour le développement d’un tourisme culturel durable respectueux, mentionnant qu’il s’agit aussi de remédier aux failles en termes d’équipements numériques haut débit. Et pendant ce temps, l’usage de la langue française, de la culture et des valeurs qui l’accompagnent recule. Pendant ce temps là, nos étudiants ingénieurs de la création partent, nos industries culturelles s’effondrent, les écoles nationales peinent à rester dans la course internationale… Mais le ministère poursuit son subtil saupoudrage budgétaire pour ne froisser personne, et l’Etat capitule sur son ambition d’un socle commun de valeurs partagées et renonce à faire de la culture un facteur de lien social, d’innovation, de développement économique et de rayonnement international.
 
L’Etat, qui devait être le garant d’une stratégie claire et de long terme, se perd dans un débat faussement idéologique entre « tous » et « chacun » alors qu’au fond, le désengagement se poursuit et qu’aucune politique européenne de la culture ne se dessine. Certes, la question budgétaire est importante, mais ce n’est pas qu’une question de financement. C’est aussi et avant tout une question de courage politique. Courage de dire que l’Etat n’a plus les moyens de répartir les crédits sans politique définie, et qu’il passe à côté d’enjeux essentiels qui ne dépendent que de lui. Les collectivités territoriales ont fait leur travail de réveil culturel du territoire, les établissements ont su s’adapter aux enjeux de la mondialisation et rester attractifs, mais l’Etat n’a pas eu le courage de porter haut et fort les fleurons de la culture de demain : les artistes, la création, le numérique, les grandes écoles d’art, permettant d’affronter la seule véritable compétition idéologique qui se joue, elle, au plan international, et pas sur les mots .Courage de remettre à plat l’ensemble d’un système qui n’est plus adapté aux nouveaux enjeux, aux nouvelles pratiques et aux nouveaux modèles économiques et techniques.

Pour cela, il est essentiel de repenser l’action de l’Etat sur des axes politiques forts au regard des enjeux d’aujourd’hui et de demain, par un effort massif en faveur de l’éducation artistique, à l’école et hors du temps scolaire, et des pratiques amateurs, par un partenariat renouvelé avec les collectivités territoriales ; par une prise en compte des nouvelles technologies et au premier plan, d’Internet, comme d’une formidable opportunité pour la culture et la défense de nos valeurs ; par la reconnaissance de la créativité et de l’innovation française, notamment technologique ; et enfin par une restauration de l’influence culturelle de la France dans le monde, qui a été sacrifiée par les gouvernements de droite depuis 2002. 
 

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