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Convention sur le climat: ces 150 citoyens engagés dans une aventure démocratique inédite

Venus de tous les horizons, jeunes et moins jeunes, représentatifs de la société française, ils ont été tirés au sort pour dessiner notre avenir climatique dans un esprit de justice sociale.

«Je suis crevée mais emballée!», ponctue Brigitte, de retour à La Rochelle. Replonger dans le quotidien après un week-end de convention climatique n’est pas facile pour les 150 citoyens engagés dans cette aventure démocratique inédite. Cette quatrième session a été riche et dense, marquée par la venue vendredi d’Emmanuel Macron. «Le cerveau travaille non-stop pendant trois jours!», renchérit Éric, ex-pompier en Seine-et-Marne. «C’est un investissement physique, intellectuel et émotionnel fort», résume Sophie Guillain, directrice générale de Res Publica, expert en consultation publique, qui coanime leurs travaux avec Missions publiques.

D’autant qu’ils arrivent à l’étape clé de devoir faire des choix. Sur 90 pistes initiales, ils ont dressé 60 mesures réparties sur cinq thématiques: se loger, se déplacer, se nourrir, consommer, produire et travailler. «Elles correspondent aux grands facteurs d’émission de CO 2 et à notre quotidien», explicite Thierry Pech , directeur général de Terra Nova et coprésident du comité de gouvernance. À combien arriveront-ils au final? Seront-elles disruptives? Il ne reste plus que deux week-ends à ces hommes et ces femmes, jeunes et moins jeunes, lycéens, actifs et retraités, employés, cadres et indépendants. Ils sont agriculteurs, fonctionnaires, médecins, ingénieurs… représentatifs de la société française. «Une France en format poche», se plaisent-ils à dire.

Tirés au sort, à partir de 255.000 numéros de téléphone générés automatiquement, ils ont été triés par critères de sexe (la moitié de femmes), d’âge (3% ont de 16 à 17 ans et 18% plus de 65 ans), de niveau d’études (un quart n’a pas de diplôme ou le niveau collège), de situation socioprofessionnelle et de lieu de vie: commune rurale, centre urbain ou grande agglomération. Toutes les régions françaises, y compris l’outre-mer, sont représentées. «J’ai d’abord cru à un canular quand j’ai reçu le SMS», raconte Évelyne. Aussi très surpris de l’appel, Mohammed, étudiant en BTS au Mans, n’a pas hésité: «Lorsqu’on m’a contacté cet été, il y avait tous ces feux en Amazonie .»

«Le “sans filtre”, c’est le président!»

La pression est à la hauteur de leur mandat: atteindre une baisse d’au moins 40% des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 dans un esprit de justice sociale. «Ça y est, on rentre dans le dur!, affirme Brigitte. Le président nous a rassurés sur la promesse de transmettre sans filtre, mais il a mis un poids supplémentaire, il faut que ce soit rédigé, abouti.» Emmanuel Macron a confirmé l’issue possible en projet de loi, application réglementaire ou référendum. Il les pousse à être ambitieux, voire audacieux: «C’est notre défi, montrer que la démocratie délibérative est utile, elle le sera si vous proposez des choses fortes et si je suis au rendez-vous de mes responsabilités.»

Samedi matin, dans l’enceinte du Palais d’Iéna, siège du Conseil économique, social et environnemental (Cese), en charge de l’organisation, chacun y va de son commentaire. «Le “sans filtre” est réaffirmé et il ouvre bien la voie à un référendum», se satisfait Grégoire, de Caen. D’autres voix plus critiques dénoncent «l’opération com». Les cinq dernières minutes de son intervention ont choqué. «Il se réserve le droit de refuser certaines mesures, ce n’était pas dans le contrat initial», déplore Jean-Claude, qui vient de Bretagne. Même son de cloche pour Robert, retraité de la RATP: «Le “sans filtre”, c’est le président!» Radja, lycéenne à Argenteuil, reste imperturbable et confiante: «Sa venue ne change rien à notre travail.»

Le staff qui assure la bonne marche de la convention se dit impressionné par leur engagement, leur sérieux et leur cohésion. Laurence Tubiana, ancienne négociatrice de la COP21 et coprésidente, loue «la richesse du matériel qu’ils ont produit en aussi peu de temps». C’est qu’ils ont suivi une formation accélérée, appuyée par une riche documentation et de nombreuses auditions, dont celle de Nicolas Hulot . Éric parle d’un véritable électrochoc: «On a tous pris un coup derrière les oreilles. J’étais sensibilisé à l’écologie mais je n’avais pas conscience d’une telle urgence». Le speed dating avec 40 intervenants - banquiers, ingénieurs, agriculteurs, industriels - leur a été très utile. «C’était très enrichissant, on a eu un panel très varié, entre Greenpeace, un représentant d’ADP, Louis Gallois, l’ex-patron de la SNCF, ou Priscillia Ludosky , porte-parole des “gilets jaunes”», témoigne Grégoire. C’est la mission du comité de gouvernance d’assurer l’équité et l’équilibre. Autre principe pour garantir l’indépendance des citoyens, ils sont anonymes. Leur badge n’indique que le prénom. Et ici, tout le monde se tutoie, une façon d’être sur un pied d’égalité.

La taxe carbone, toujours clivante

Conscients de leur responsabilité, soucieux d’œuvrer dans l’intérêt de tous et d’équité sociale, ils s’efforcent de mettre de côté leurs intérêts, tout en apportant leur expérience personnelle. Cela n’empêche pas des débats vifs et animés car ils ont des divergences. «Chacun se respecte», insiste Brigitte. La taxe carbone , détonateur du mouvement des «gilets jaunes» - à l’origine même de cette initiative citoyenne en réponse à la colère et la défiance des élites - reste clivante. Jean-Claude, ancien pompier de la Somme, y est résolument opposé. «Rien que de l’évoquer m’hérisse le poil, on l’a exclue au début de la convention, et elle revient toujours sur le tapis, s’énerve-t-il en groupe de travail. Il y a d’autres moyens que de taxer les petites gens.» «Si on veut que nos mesures soient crédibles, il faut les financer», défend de son côté Éric, sans exclure aucune piste. C’est tout l’enjeu de l’acceptabilité, indispensable pour accélérer la transition, et des mesures d’accompagnement à mettre en place. Il est amplement débattu dans les groupes de travail.

Faut-il être dans l’obligation ou l’incitation? L’une des mesures du groupe «se loger» est de rendre obligatoire et coercitif la rénovation de tous les bâtiments. Denis, maire d’une commune rurale, n’adhère pas totalement. «Avant d’être coercitif, il faut être incitatif. Il faut de la pédagogie et de l’accompagnement», plaide-t-il. «Les experts l’ont expliqué, l’incitation ne marche pas et il faut aller plus loin que la loi», rétorque Brigitte. Par petits groupes, ils œuvrent à détailler chaque mesure en précisant l’objectif, les modalités, le calendrier, les conditions d’acceptation. Samyr, chirurgien dans le Var, consulte les 200 pages qu’il a potassées pendant l’intersession. Elles présentent l’analyse des experts sur l’impact climatique, l’évaluation du coût et l’état des lieux des dispositions existantes. Il veut une échéance courte. « La planète est en train de brûler maintenant  », argue-t-il. Les échanges techniques se poursuivent. Brigitte suggère de faire partager la charge entre l’acheteur et le vendeur. Il faudrait sans doute revoir le règlement des copropriétés. Un expert est sur place pour les aider, sans trop les guider. Pas toujours facile…

Samyr, le fort en gueule qui s’est déjà fait recadrer par les citoyens, s’agace: «On perd du temps.» «On ne perd jamais de temps à comprendre», tranche Denis. Corinne, assistante d’éducation en Vendée, calme le jeu. C’est la difficulté de l’exercice, il faut composer avec le caractère de chacun. «Nous veillons à la circulation de parole, que chacun se sente à l’aise. Sans brider les forts caractères car ce sont des personnes sur lesquelles les citoyens s’appuient. Il faut construire la confiance», explique Sophie Guillain. À les voir se côtoyer, entre éclats de rire, regards complices et marques de sympathie, l’alchimie semble avoir pris. De l’avis général, c’est une super expérience humaine. «On est content de se retrouver. On rencontre des personnes qu’on aurait jamais eu l’occasion de croiser», commente Corinne. Le soir, les discussions sur le climat se prolongent tard autour d’un verre, à l’hôtel où ils sont logés. Pas question de parler politique, une règle tacite pour ne pas polluer les débats. «On vit et on dort convention», plaisante Jean-Claude. Des amitiés se sont nouées, selon les affinités, souvent régionales, y compris intergénération. «Robert, c’est notre papy, glisse gentiment Eloise, l’une des benjamines, lycéenne. L’ambiance est trop ouf! On est comme une grande famille.» Ils ont adopté Oscar, nouveau-né de William, architecte urbaniste de Loire-Atlantique, le 151e citoyen de la convention. Une cagnotte a été ouverte.

Les liens continuent entre les sessions, notamment sur WhatsApp. Leur engagement dépasse largement l’enceinte du Cese. «J’ai le temps de travailler, je me documente énormément», explique Jean-Claude. Grégoire multiplie les rencontres sur le terrain. «Car je ne me sens pas légitime, explique-t-il. Je vais voir les professionnels, les associations.» Les initiatives foisonnent chez les 150. Mohammed a dépassé sa timidité et rencontré son maire au Mans, Stéphane Le Foll, pour lancer des projets en faveur du climat, et s’investit dans son lycée professionnel. Nicolas, lycéen à Aix-en-Provence, rêve d’un festival du court-métrage écolo. D’autres organisent des réunions publiques, des «clim’apéros» pour sensibiliser la population. Leur conversion écolo, ils la vivent au quotidien. «Cette année, pas de soldes. Et je concentre mes déplacements», témoigne Corinne, qui habite à la campagne. Brigitte a offert des cadeaux de Noël recyclés à ses petits-enfants.

L’enjeu est aussi de convaincre députés et sénateurs qui, demain, espèrent-ils, porteront leurs projets. Il y a du scepticisme chez certains élus qui critiquent leur légitimité, les regardent avec condescendance. Plusieurs citoyens n’hésitent pas à les rencontrer. Ils se félicitent du coup de projecteur porté par la venue d’Emmanuel Macron. Il faut faire parler de la convention pour créer l’adhésion et changer les comportements. «Ce serait formidable à la fin d’avoir une grande émission de télévision», espère Éric. En attendant, l’idée essaime en Europe. Une convention citoyenne démarre au Royaume-Uni, et une autre bientôt au Danemark.

Anne Cheyvialle
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