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"Perdre une année" dans ses études, une crainte très française

A la différence des autres pays européens, pauses, années de césure, réorientations et redoublements restent largement considérés comme des « erreurs de parcours » dans l’Hexagone.

« Quand j’ai repris mes études après une année de voyage à l’étranger, on ne savait même pas dans quelle catégorie me “ranger” », se souvient Eléonore Pascolini, étudiante de 26 ans en master 2 de littérature française à l’université Paris-Sorbonne. Une absence de statut symptomatique du manque de reconnaissance du système universitaire français pour les parcours d’études non rectilignes.

Année de césure, réorientation, redoublement… « Au Royaume-Uni, il n’y a pas vraiment de nom pour désigner ça. La réorientation y apparaît comme une évidence : c’est le signe qu’on a trouvé sa voie, ou que l’on souhaite se diversifier », remarque Nicolas Charles, maître de conférences en sociologie à l’université de Bordeaux et spécialiste des systèmes universitaires en Europe. Si en France ces pratiques ont une appellation spécifique, cela signifie « qu’elles sortent de la norme ».

Il existe ainsi des dispositifs de réorientation, comme les semestres ou années « rebonds »« En France, on parle de bac + 3 ou bac + 4, on se focalise sur le nombre d’années d’études alors que pour des pays comme l’Allemagne, seule l’obtention du diplôme compte », souligne également Laurent Daudet, professeur à l’université Paris-Diderot et coordinateur d’un rapport du think tank progressiste Terra Nova sur les rythmes scolaires.
 

Le décalage se retrouve également dans la façon de considérer les breaks (pauses) dans les études et le redoublement.

« Dans d’autres pays, il est vu comme normal de prendre une pause après des années dans l’enseignement secondaire », assure M. Charles.
« Le redoublement est incontestablement associé à l’échec en France, alors qu’ailleurs le lien ne va pas forcément de soi », regrette M. Daudet.

Ces pauses et parcours d’études sinueux, traditionnellement mal perçus des recruteurs en entreprise, ont aussi été longtemps découragés par la plate-forme d’accès aux études supérieures : ce n’est qu’en 2017 qu’Admission post-bac a traité les étudiants en réorientation de la même façon que les néobacheliers, qui bénéficiaient auparavant de la priorité dans les filières universitaires comptant moins de places que de candidats.

Dans le cadre de la réforme de l’entrée à l’université mise en place sur la nouvelle plate-forme, Parcoursup, « certaines commissions d’examens de vœux réfléchissent à donner la priorité aux néobacheliers ou à imposer des quotas d’étudiants en réorientation », explique Sandrine Wachs, vice-présidente de la commission de la formation et de la vie universitaire à l’université Sorbonne-Nouvelle-Paris III.

En cause, une façon très différente de construire son parcours d’études, selon que l’on soit en France ou dans d’autres pays européens. « Au Royaume-Uni et en Suède, le jeune mène ses études comme il l’entend. Il peut prendre un an de pause après le bac, étudier deux ans, travailler une année puis reprendre la fac », explique M. Charles.

En France, les études sont pensées pour s’effectuer à temps plein, et les combiner avec une activité rémunérée n’est pas chose aisée pour réussir ses examens. « A l’étranger, le statut d’étudiant salarié permet mieux d’associer études et travail. »

De plus, s’il n’est pas insolite en France d’arrêter ses études pour les reprendre plus tard, le pari reste risqué : « La société est régie par une “police des âges”, qui organise la vie des gens en fonction de leur nombre d’années », souligne le sociologue. Aux alentours de 25-26 ans, on considère qu’il faut entrer dans le monde professionnel. Les étudiants se retrouvent ainsi dans une « logique d’urgence » dans leurs études, pour ne pas se retrouver en décalage avec le reste de la société.

Les concours sont un symbole de cette logique. Cette procédure méritocratique, typiquement française, « n’est pas adaptée aux adultes, mais pensée pour des jeunes, selon Nicolas Charles. Les concours prennent bien souvent une forme scolaire, impliquant un bachotage important. Ceux de l’enseignement, par exemple, n’évaluent pas les qualités plus singulières aux adultes, comme la pédagogie ». Les candidats plus âgés se retrouvent donc défavorisés.

La nécessité de commencer ses études au plus tôt pour les finir (idéalement) le plus rapidement possible se traduit par les chiffres : selon la Commission européenne, la France est le pays européen où l’âge médian des étudiants est le plus bas (20,6 ans, contre 23,4 ans en Allemagne et 25 ans en Finlande, selon des chiffres de 2012), et qui compte la plus forte part d’étudiants de 18 ans (40 %, contre 21 % au Royaume-Uni et 6,8 % en Allemagne, en 2015).

Cependant, la réalité de la vie étudiante commence à changer la donne. Avec la démocratisation des études, une nouvelle génération « d’enfants d’ouvriers », pour qui travailler parallèlement aux études est essentiel pour les financer, « est en train d’imposer petit à petit ses préoccupations », estime M. Charles. De fait, près d’un quart des étudiants français a une activité rémunérée, et, pour 44 % d’entre eux, celle-ci est sans lien avec leur cursus.

De même, l’injonction à « l’urgence » de finir ses études contraste avec le faible nombre d’étudiants ayant réalisé un parcours « parfait ». En effet, seuls 30 % des titulaires d’une licence l’ont obtenue en trois ans, tandis que 52 % des inscrits en master obtiennent ce diplôme en deux ans.

« On est en train de comprendre que cela ne sert à rien d’aller trop vite dans les études, décrypte Laurent Daudet. Les jeunes ne sont pas assez amenés à réfléchir à leur avenir pendant le lycée. Ils se retrouvent ainsi dans des filières un peu par hasard. Mes étudiants plus âgés, eux, ont une idée précise quand ils s’engagent dans une formation. »

La réforme de l’enseignement supérieur en cours prévoit un meilleur accompagnement des élèves de terminale pour préparer leurs choix d’études, avec la nomination d’un second professeur principal, et l’instauration de deux semaines de l’orientation dans chaque lycée. En revanche, en créant des « attendus », y compris à l’entrée des formations non sélectives de l’université, la loi Orientation et réussite des étudiants risque de décourager les étudiants qui s’inscrivaient dans un cursus par défaut, le temps de mûrir leur projet.

Autre nouveauté de cette loi promulguée début mars : elle généralise, à compter de la rentrée 2018, la possibilité offerte aux étudiants de faire un semestre ou une année de césure. Et ce, dès après le bac, tout en gardant leur place dans le cursus demandé sur Parcoursup.

Mais, selon Nicolas Charles, les vieux démons du système français restent bien présents : « On reprend ce concept, banalisé dans d’autres pays européens, “à la française”. En effet, il faut qu’il y ait une cohérence dans le projet professionnel pour que l’année de césure soit acceptée. On ne conçoit pas que cette année puisse permettre de développer d’autres compétences, moins scolaires mais toutes aussi utiles. »

Douglas de Graaf
 

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