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Société : la pension alimentaire, un droit

Entre précarité, impayés et charge mentale décuplée, des mères et pères célibataires se débattent pour gérer le quotidien. Le gouvernement leur promet des mesures pour garantir le versement des pensions alimentaires.

 

Viendra, viendra pas ? La fin de semaine approche et Anna (1), 42 ans, ignore si le père de ses deux enfants se pointera, comme c'est normalement prévu. Ce week-end, il est censé les garder. En théorie. Car avec lui, c'est toujours la même chose : ses jours de garde, c'est quand il le veut bien. Même chose pour la pension alimentaire : "Il ne paie pas, ou alors jamais à l'heure. Et moi, en attendant, je paie les agios." Ces 300 euros mensuels - 150 par enfant - ont un goût bien amer pour Anna, séparée depuis 2012. Elle s'est battue pour les obtenir et elle a, techniquement, "gagné".

Mais, en réalité, elle a perdu. "Je n'ai plus droit aux aides au logement, 200 euros. Il ne veut pas payer les appareils dentaires, ni les inscriptions au sport... Et il faudrait que je lui dise merci ? Cette pension, c'est un poison. Aujourd'hui, je ne vis pas, je survis",confesse Anna, qui doit gérer son loyer parisien, le quotidien d'un ado et d'un pré-ado, la cantine, les fringues, les factures et tout le reste avec ses 1 700 euros de revenus.

"Ne pas las demander pour conserver les allocations"

Des femmes comme Anna, la France en compte des milliers. L'hiver dernier, elles ont enfilé un gilet jaune et investi les ronds-points. Lors du Grand Débat national, elles ont exposé leurs galères de parents isolés. Chaque mois, 900 000 personnes, majoritairement des femmes, attendent de recevoir une pension alimentaire pour subvenir aux besoins de 1,5 million d'enfants. Sur le papier, le Code civil précise que"chacun des parents contribue à l'entretien et à l'éducation des enfants à proportionde ses ressources, de celles de l'autre parent, ainsi que des besoins de l'enfant". Dans les faits, pour beaucoup, c'est loin d'être le cas. Avec une pension moyenne de 170 euros, nombre de parents solo se retrouvent dans des situations financières acrobatiques -les dépenses d'un enfant étant bien supérieures à cette somme. Aurélie a fait les comptes : chaque mois, elle dépense autour de 2 000 euros pour s'occuper de son bébé (crèche, vêtements, frais médicaux, alimentation...).

Elle a demandé la moitié au papa. Il lui a proposé 100 euros. Le juge des Affaires familiales devra trancher. D'après l'association Famisolo, beaucoup de parents assument seuls les frais relatifs à l'enfant. Ainsi, 58 % des parents isolés règlent seuls les frais médicaux, 55 % les transports, 52 % les loisirs de leur progéniture. Le versement de la contribution alimentaire, considérée comme une ressource pour celui qui la reçoit et une charge à déduire pour celui qui la paie, fait parfois basculer dans une tranche d'imposition supérieure, ou bien fait perdre des aides. "Des femmes préfèrent ne pas la demander pour conserver les allocations", constate Stéphanie Lamy, cofondatrice d'Abandon de famille-Tolérance zéro. Le renoncement, assure-t-elle, est fréquent. Trop de paperasse, de menaces, d'énergie, de pertes. Le collectif revendique la justice fiscale, plaide pour une égalité du taux d'effort financier et dénonce les violences économiques faites aux mères célibataires.

Une procédure complexe

Pères qui se rendent insolvables, disparaissent, refusent de verser la pension... 30 à 40 % seraient impayées. "Sur les trente-six derniers mois, le papa me doit 35 mensualités de 100 euros", compte Josepha Mole-Zushi, 36 ans, mère d'une fillette de 11 ans et cofondatrice de Rev'aile toi, une association qui accompagne et conseille les familles monoparentales, à Elancourt (Yvelines). "Le refus de payer est fréquent, alors même qu'un jugement a été prononcé !", constate-t-elle. Depuis 2017, l'Aripa (Agence de recouvrement des impayés de pensions alimentaires) aide les familles à récupérer leur dû. Une procédure pourtant peu utilisée, soit par peur de la complexité administrative ou par crainte d'un conflit avec l'ex-conjoint, comme l'a constaté le think tank Terra Nova.

Lassée de courir après les 100 euros mensuels que son ancien compagnon doit verser pour leurs fils, Amy, 36 ans, a songé à y renoncer. "Je me disais : je n'en ai pas besoin, de ses thunes. Et puis j'ai trouvé que c'était trop facile, il faut qu'il assume ses responsabilités !", tranche la maman, séparée depuis cinq ans. Elle a d'abord fait appel à un huissier, puis à l'Aripa. Licenciée économique, obligée de quitter son appartement, Amy s'est battue pour retomber sur ses pattes. Elle a demandé à sa banque de lui retirer ses autorisations de découvert, s'est lancée dans une formation professionnelle. Désormais diplômée et en CDI (au prix d'allers-retours en train chronométrés pour rejoindre Paris), Amy gagne un peu moins de 2 000 euros par mois, économise pour offrir des vacances au ski à son garçon. Elle gère seule les rendez-vous médicaux, les rencontres avec les maîtresses, les matchs de foot, les kermesses, les spectacles de fin d'année...

Précarités financière et morale

Au-delà de la précarité financière, les parents isolés font face à une certaine précarité morale. "La charge mentale est décuplée quand on est seul", analyse Laura-Françoise Lebeau, présidente de Famisolo. "Une charge mentale, physique, émotionnelle",complète Yoann, 40 ans. Lui s'est retrouvé seul avec des jumelles de 1 an et demi. Il se souvient encore de sa première sortie à la piscine, à trois. Ou plutôt, à quatre : "J'ai payé une baby-sitter pour nous accompagner !" Chef de cuisine, Yoann a laissé filer le boulot de ses rêves pour se consacrer à ses filles. Leur mère lui verse 200 euros par mois. Du "foutage de gueule". Il n'y touche pas, dépose tout sur un compte pour ses filles. "Les parents abandonnaires ont la belle vie. 100 euros, 170 euros, et vous vous démerdez du reste !", cingle-t-il, regrettant la grande disparité dans les montants des pensions alimentaires.

Face à cette réalité, le gouvernement a annoncé plusieurs mesures : d'ici à juin 2020, les pensions alimentaires pourront être automatiquement prélevées par la Caf (Caisse d'allocations familiales, a annoncé le premier ministre Edouard Philippe le 12 juin. Des campagnes d'information vont être menées. Une réflexion est également encours pour aider les familles monoparentales dans leur quotidien, notamment sur la question de la garde d'enfant, indique le cabinet de Christelle Dubos, secrétaire d'Etat en charge de la famille. Et offrir ainsi, peut-être, un peu de répit aux parents solo.

(1) Le prénom a été modifié.

La pension alimentaire en chiffres

- 41 % des parents passent devant la justice pour définir le montant de la pension alimentaire, 33 % optent pour l'arrangement à l'amiable.

- 49 400 familles ont perçu, en 2018, un paiement de pension alimentaire grâce à l'intervention de l'Aripa (Agence de recouvrement des impayés de pensions alimentaires) pour un montant de 70 millions d'euros, soit un taux de recouvrement de 63,5 % (58 % en 2017).

- 30 000 familles perçoivent l'ASF (allocation de soutien familial) pour cause d' "hors d'état", lorsque le débiteur n'est pas en mesure de verser une pension alimentaire.

- 85 % des familles monoparentales ont des difficultés à joindre les deux bouts.

- Plus d'une famille monoparentale sur trois vit en dessous du seuil de pauvreté (moins de 993 euros par mois).

Clotilde Cadu

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