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Violences policières : « Les modes d’action de la police contribuent à forger la défiance »

A la différence d’autres pays européens, aucune réflexion n’a été engagée en France pour rétablir une confiance réciproque entre les forces de l’ordre et la population.

Jacques de Maillard est directeur adjoint du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales, et professeur de sciences politiques à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye et à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Il a dirigé en 2016 le rapport du think tank de gauche Terra Nova, intitulé « Police et population : pour des relations de confiance ». Il analyse les ressorts de la confrontation entre jeunes et forces de l’ordre.

Le désamour entre police et population

« Le taux de satisfaction de la population vis-à-vis de la police est élevé – plus que celui qui concerne la justice ou le politique –, mais, quand on regarde l’Enquête sociale européenne de 2010-2011, on constate que la police française est plutôt un mauvais élève au sein de l’Europe.

Dans cette enquête, qui comprend des questions sur l’impartialité de la police ou le juste usage de la force, la France figure dans le dernier tiers du classement. En France, 35,1 % des personnes interrogées considèrent que la police ne traite “pas souvent” ou “pas très souvent” les gens avec respect, contre 15,5 % au Royaume-Uni et 14,9 % en Allemagne ; et les sondés considèrent plus souvent que dans les autres pays occidentaux ou développés que la police traite différemment les riches et les pauvres. »

Des modes d’action mis en cause

« Pour expliquer cette défiance, les policiers ont tendance à dire que la population française est intrinsèquement hostile à la police et que les acteurs du monde politique et de la justice ne leur facilitent pas la tâche. Mais l’hypothèse que l’on peut faire, c’est que les modes d’action de la police contribuent à forger cette défiance.

Les modes de recrutement, de formation et de pilotage restent centralisés, et ils encouragent une relative distance avec la population, tout comme la priorité donnée à une police d’intervention ou d’interpellation. La culture professionnelle est aussi importante : des études ont montré que les policiers français font moins confiance à la population qu’ailleurs en Europe. »

« Les émeutes ne sont pas une spécificité française. Il y en a eu en 2011 au Royaume-Uni, en 2013 en Suède ou depuis 2015 aux Etats-Unis. Le déclenchement est souvent le même : une intervention controversée de la police sur une personne issue des minorités. Sauf que, dans ces pays, les discours politiques prennent en compte la responsabilité de la police.

Theresa May, à l’époque ministre de l’intérieur, avait ainsi critiqué les stop and search, l’équivalent des contrôles d’identité, en évoquant leur faible efficacité et leur trop forte concentration sur les minorités visibles. Elle avait également commandé une étude destinée à rendre ces contrôles plus efficaces et plus justes. Des préconisations avaient été formulées : mise en place d’un code de pratiques professionnelles, formations sur les conditions légales de réalisation, sensibilisation des policiers au lien entre contrôle et confiance, suivi de ces pratiques par la hiérarchie intermédiaire…

De la même manière, Barack Obama a mis en place en 2015 une “task force” sur la police du XXIe siècle. Il en est ressorti l’idée que le policier doit être un gardien plus qu’un guerrier. Que la confiance est au cœur de son travail. Que son comportement (juste, impartial, à l’écoute…) contribue à forger cette confiance. Ce rapport prenait en compte les multiples recherches engagées ces dernières années autour du “bon comportement” policier.

Dans cette réflexion, la porosité entre les recherches et l’orientation des réformes était forte : le caractère décentralisé de la police américaine permettait en outre d’avoir un système innovant. Ces pays ont engagé des réflexions qu’en France nous n’avons pas suffisamment. Nous faisons des violences policières des questions individuelles. »

En France, un système ­ « bricolé »

« Dans notre pays, le ministre de l’intérieur a tendance à se vivre comme le “premier flic de France” : cela crée une dépendance, car le ministre se veut solidaire de ses hommes. La temporalité politique – la carrière d’un ministre de l’intérieur est courte – n’encourage guère à prendre des risques. La hiérarchie policière est souvent enfermée dans la gestion opérationnelle, et les policiers ont tendance à considérer que les difficultés relationnelles avec les citoyens sont soit inévitables, soit liées à une population de plus en plus irrespectueuse.

Les policiers, à tous les niveaux, n’ont pas assez de formation aux sciences sociales, et nous manquons de connaissances sur ce qui se fait ailleurs et d’expérimentations faisant l’objet d’évaluations sérieuses. Le modèle reste centralisé, sans qu’il y ait de réflexion sur des adaptations locales, et, paradoxalement, bricolé.

Il existe des exceptions : c’est le cas de l’expérience des délégués à la cohésion police-population [une centaine de policiers retraités affectés dans des quartiers difficiles en tant que relais auprès des associations, des habitants, des commerçants ou des institutions], ou de l’approche plus décentralisée des zones de sécurité prioritaire.

On note également une réflexion autour de la recherche au sein du ministère de l’intérieur, ainsi que le rôle d’échange joué par l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice. Nous avons cependant pris beaucoup de retard ces quinze dernières années. Si la police française est confrontée aux mêmes problèmes que certains de ses voisins, elle a un niveau d’innovation et d’ouverture plus faible. »

Le contrôle d’identité, pierre angulaire du malaise

« Les contrôles d’identité sont un problème en France, mais aussi dans d’autres pays. Au Royaume-Uni, Theresa May s’en était saisie après les émeutes de 2011. Aux Etats-Unis, les stop-and-frisk (« contrôle et fouille ») ont fait l’objet d’un débat lors de la campagne des élections municipales de 2013 – le New York Police ­Department avait été obligé de révéler des données qui montraient que ces contrôles avaient été multipliés par sept entre 2002 et 2008, que les Afro-Américains étaient 7 fois plus contrôlés que les Blancs, et les Hispaniques 4,5 fois plus.

Le nouveau maire de New York a engagé une politique volontariste de réduction de ces contrôles : ils ont des effets délétères sur la confiance dans la police et dans les institutions politiques, et ils ont un taux d’efficacité faible. A la différence de ses voisins, la France ne dispose malheureusement d’aucune donnée institutionnelle globale sur le sujet. Les contrôles sont à la fois omniprésents et relativement invisibles organisationnellement. Si plusieurs enquêtes ont mis en évidence leur concentration sur les populations minoritaires, elles ont bénéficié de très peu de reconnaissance institutionnelle. »

Le modèle allemand

« En Allemagne, les policiers font beaucoup moins de contrôles discrétionnaires que les policiers français, qui ont une conception extensive de la suspicion. ­Plusieurs hypothèses peuvent expliquer ce phénomène. Les policiers allemands se vivent moins comme des “chasseurs” que les français – leur devise est : la police est “ton amie et ton aide”. Il n’y a pas, dans les Länder, une politique du chiffre qui valorise l’interpellation. Les policiers sont en outre formés à des relations moins frontales et leur scolarité dure trois ans, contre moins d’un an pour les gardiens de la paix en France. Enfin, l’Allemagne n’est pas entrée dans le cercle vicieux français qui veut que, quand un policier entre dans un quartier, il pense d’abord à se protéger. »

 Julia Pascual


 

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