IA et politique : vers un outil d’aide, voire d’influence sur la décision ?
Indécis ou désireux de s’informer sur les options qui leur étaient présentées, les électeurs et électrices ont eu cette année, pour la première fois à l’occasion d’une élection, l’occasion de recourir à un outil d’intelligence artificielle pour éclairer leur décision. Outil d’information plus que de conseil personnalisé, l’IA fait néanmoins une entrée remarquable dans la formation des choix politiques. Une fraction non négligeable de celles et ceux qui y ont eu recours déclarent même avoir changé d’avis après consulté l’IA. Première exploration d’un potentiel bouleversement des comportements électoraux.


La France est souvent présentée comme un pays conservateur, rétif au changement, ancré dans des habitudes anciennes et peu disposé à se saisir d’outils innovants. Si l’on peut contester d’une manière générale ce constat, on peut le faire avec encore plus de force au sujet de l’IA. Alors même que ChatGPT a été portée à la connaissance des Français depuis à peine plus de trois ans, près de cinq Français sur dix y ont recours au moins occasionnellement, et un sur six quotidiennement. Pour autant, la connexion à ChatGPT et autres outils d’IA générative s’effectue majoritairement… pour rechercher de l’information et non pour exploiter la force d’analyse potentiellement proposée.
L’IA a-t-elle joué un rôle d’information ou d’aide à la décision de citoyens dans le cadre de la campagne des récentes élections municipales ? Et, si oui, auprès de quelles populations et avec quels effets ? Voici quelques éléments, issus de données Toluna Harris Interactive produites pour M6 et RTL[1], qui permettent de répondre à ces questions.
Une innovation silencieuse dans un scrutin de proximité
L’élection municipale est traditionnellement considérée comme le scrutin le plus ancré dans la proximité, la connaissance et l’expérience concrète du pouvoir. On y vote au regard des enjeux locaux, du projet des candidats, du bilan de l’équipe municipale sortante plus que pour l’étiquette politique des candidats.

Pourtant, les données issues de notre dernière enquête réalisée au premier tour des élections municipales mettent en lumière une évolution discrète mais structurante : l’irruption de l’intelligence artificielle comme outil d’aide à la décision électorale, y compris à l’échelle locale.
Pour la première fois, une enquête de cette ampleur permet de mesurer précisément non seulement le niveau de recours à des outils d’IA générative, mais aussi leur rôle concret dans la formation du choix électoral. Ce phénomène, encore quantitativement limité, n’en est pas moins riche d’enseignements sur les mutations en cours du rapport à l’information politique, à la décision et, plus largement, à la démocratie locale. Locale aujourd’hui, nationale demain ?
11% des Français indiquent avoir utilisé l’IA pour s’informer dans le cadre de la campagne des élections municipales dans leur commune
Il s’agit de la quatorzième « source » d’information, soit la dernière dans la hiérarchie, largement derrière les tracts, professions de foi, le bouche à oreille ou encore les affiches, la PQR, voire les réseaux sociaux (32% concernant ce dernier item).

Dans le détail, 14% des hommes contre 8% des femmes déclarent y avoir eu recours. S’ajoute à cela une variable d’âge. Si 1% des personnes les plus seniors indiquent avoir consulté l’IA, cette proportion croît à plus d’un jeune sur cinq (22%).

Quoi qu’il en soit, même chez les plus jeunes, l’IA constitue la dernière source d’information d’une manière générale lorsqu’ils se sont intéressés aux élections.

Ce sont les PCS-, les proches de la France Insoumise (FI) et, dans une certaine mesure, des Écologistes ainsi que d’Ensemble qui – plus que les autres – ont eu recours à l’IA pour s’informer. Nous verrons un peu plus loin qu’entre recherche d’information et usage de l’IA pour arrêter son choix de comportement électoral, une marche existe.

A ce titre, on remarque que dans toutes les catégories de population les canaux de diffusion des candidats ont constitué la première source d’information. La part du numérique réduit avec l’âge. Elle est à part égale avec les médias traditionnels chez les plus jeunes.

Un usage émergeant de l’IA non pas uniquement pour s’informer mais également pour affiner son choix
Les données sont nettes : 16% des Français indiquent avoir utilisé un outil d’intelligence artificielle pour les aider à faire leur choix lors des élections municipales.
Cette proportion mérite d’être interprétée sérieusement. Elle ne signifie évidemment pas que l’IA est devenue un canal dominant de l’information électorale (comme vu précédemment) voire de la décision. Mais elle établit clairement que l’IA a franchi le seuil de la marginalité expérimentale. Elle n’est plus réservée à quelques technophiles isolés mais commence à s’inscrire dans les pratiques politiques ordinaires d’une part identifiable de l’électorat.
Ces 16% se découpent en trois segments : l’IA comme outil de confirmation (confortation), l’IA comme influence et enfin l’IA comme aide à la décision. Ainsi, 7% des Français se retrouvent dans la première catégorie, 5% la deuxième, 4% la troisième. Nous pouvons nous en douter, ceci est confirmé par nos données : les hommes ont plus eu recours à l’IA que les femmes (20% contre 10%), les jeunes (35% des moins de 25 ans) que les personnes âgées (1% des plus seniors). Une première « surprise » cependant : la répartition des réponses se structure sensiblement de la même manière. Quel que soit le genre ou l’âge des répondants, entre 40 et 50% indiquent qu’ils ont été confortés dans leur choix initial, entre 30 et 40% qu’ils ont changé d’avis et entre 20 et 30% que l’IA a constitué une aide à la décision.
[1] Enquête Toluna Harris Interactive réalisée en ligne tout au long de la journée électorale du 15 mars 2026 (jour du 1er tour des élections municipales) pour RTL et M6. Échantillon de 4 145 personnes inscrites sur les listes électorales dans les communes de 3 500 habitants et plus, issu d’un échantillon de 6 288 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.