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La grande conversation 2022

Les inquiétudes françaises : quelles données ? quel récit ?

Après le succès, en 2019, de l’Archipel français, Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion à l’IFOP, publie avec le journaliste Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux, récompensé par le prix du livre d’économie de l’association « Lire la société ». Ils y analysent les grandes métamorphoses de la société française depuis le milieu des années 1980, notamment à travers une série de cartes. On y rencontre une multitude de données retraçant des sujets aussi variés que l’influence de l’affiliation confessionnelle sur le vote ou l’économie du cannabis. On a parfois l’impression de feuilleter le Quid, ce best-seller annuel du monde d’avant les moteurs de recherche, qui rassemblait et mettait à jour une foule de données hétéroclites. Quoi qu’il en soit, le livre est incontestablement un tour de force analytique. Son ambition est cependant aussi de présenter un point de vue synthétique, qui paraît moins convaincant.
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Cette publication fait partie de La grande conversation 2022

Jérôme Fourquet est un observateur avisé de l’opinion, notamment de l’opinion politique, mais son institut est avant tout spécialisé dans les études marketing pour les entreprises. C’est cette culture qui transparaît ici, cet art de décrire toutes les petites communautés fragmentées auxquelles les annonceurs s’efforcent ensuite de vendre tel ou tel produit de grande consommation. Par construction, l’exercice conduit à différencier les cibles commerciales et à segmenter la population. Telle population achète les yaourts aux fruits bio par deux, tandis que telle autre achète les yaourts nature par barquette de seize. Cette démarche d’étude de marché, d’une profondeur analytique qui force l’admiration, est ici projetée sur la société dans son ensemble. Peut-on pour autant passer du marketing à la sociologie et à la politique ? Ce n’est pas sûr.

La force du livre est de présenter une multitude de faits à travers un récit haletant, du fait du pathos qui l’accompagne. Il n’y est question que de destruction d’emplois, de désindustrialisation, de recul civique… A le lire, la société française serait dans une situation critique, où les facteurs d’inclusion auraient tous progressivement disparu. Les auteurs pensent, peut-être parce que c’est ce que leurs lecteurs veulent entendre, que la France est en train de se défaire. Pour ma part, je pense qu’elle est seulement en train de changer.

Il y a ainsi des omissions sur les forces intégratives de notre pays qui laissent perplexes. On insiste par exemple sur le chômage, qui est bien sûr trop élevé, mais on ne rappelle pas, dans le même temps, qu’en cinquante ans, la population active est passée de 14 millions d’emplois salariés à 28 millions. Pour doubler ainsi le nombre d’actifs salariés, il faut bien que notre pays ait des ressources. De même pour la période récente qui a vu l’emploi progresser de 2,5% entre 2017 et 2019 et le chômage reculer de façon significative ces quatre dernières années en dépit d’une crise sanitaire inédite.

On ne rappelle pas non plus que la couverture sociale des Français, qui était élémentaire dans sa forme originelle, est devenue si couvrante qu’elle est désormais presque universelle: on indemnise à présent le chômage des professions libérales, on a développé les assurances complémentaires santé ainsi que le tiers-payant, tout le monde est couvert par des retraites satisfaisantes, au point que le revenu des inactifs est en moyenne supérieur à celui des actifs. La société française a des mécanismes sociaux d’une puissance unique, c’est même l’une des rares dans les économies avancées à avoir vu progresser l’égalité : l’indice de Gini qui mesure l’intensité des inégalités dans un pays était de 0,329 en 1970 contre 0,293 en 2019 et 0,335 au Royaume-Uni, 0,344 en Allemagne, 0,328 en Italie…

On pointe, à raison, les inégalités qui restent mais il ne faut pas oublier de rappeler l’importance des facteurs de rapprochement des conditions. L’harmonisation des comportements est également extraordinaire, avec des biens de consommation qui se sont largement démocratisés : en 1970, un ménage sur deux disposait d’une « voiture particulière », ils sont aujourd’hui neuf sur dix ; 57% possédait un lave-linge contre 96% aujourd’hui ; en 1974, seuls 5,5% des Français avaient déjà pris l’avion contre 80% aujourd’hui.

L’espérance de vie d’un salarié à la retraite est aujourd’hui de 15 ans, un chiffre qui n’a jamais eu d’équivalent par le passé. Ce temps de vie gagné libère les gens pour faire ce qu’ils veulent, c’est à dire profiter de leurs loisirs, voir leurs proches, prendre soin de leur santé.

On ne trouvera rien non plus dans ce livre sur l’augmentation du pouvoir d’achat, qui a pourtant fortement progressé en longue période (le volume annuel de consommation des ménages a été multiplié par trois entre 1960 et les années 2010) et qui s’est maintenue même pendant les confinements, comme l’ont souligné les récents travaux de la Direction générale du Trésor et de l’Institut des politiques publiques.

Tous ces facteurs d’inclusion et d’harmonisation de la société française, qui résistent à la fracture sociale, sont omis. Je n’accuse pas les auteurs de mensonge par omission, mais je constate que leur synthèse joue sur l’affolement par omission. Devant un changement accéléré comme celui que nous vivons, le sentiment spontané des lecteurs peut en effet être de céder à l’inquiétude, voire à l’affolement.

La désindustrialisation, thème omniprésent dans l’ouvrage, est vue de façon réductrice, à partir du nombre d’usines, alors que c’est en réalité un phénomène plus complexe. Une part de l’activité des entreprises autrefois comptabilisée dans le secteur industriel l’est désormais dans les services, si bien que le PIB industriel n’enregistre plus la totalité des emplois liés à l’industrie. De plus, les actifs employés dans les usines d’aujourd’hui ont changé de profil : les ouvriers non qualifiés qui y étaient majoritaires il y a une cinquantaine d’années ont souvent laissé la place à des profils plus qualifiés. En réalité, le nouveau monde industriel est moins celui de l’usine traditionnelle que celui du laboratoire.

Mais, surtout, il faut comprendre le choix stratégique que nous avons fait, de façon plus ou moins délibérée depuis la deuxième moitié du XXe siècle : la France achète des actifs du monde entier plutôt que de développer de la production sur son territoire. C’est un choix peut-être contestable mais dont on ne peut ignorer l’ampleur. On peut entonner une litanie sur la désindustrialisation dans le secteur automobile par exemple. Or, parmi les cinq premiers groupes automobiles mondiaux, deux sont français. Pourquoi ? Parce qu’il existe une alternative : soit vous faites à l’allemande et vous développez la production sur votre sol, soit vous êtes un propriétaire d’actifs mondiaux, comme Renault/Nissan. La famille Peugeot crée certes peu d’emplois à Sochaux, mais a acheté Opel, Fiat, Jeep… Et c’est la même chose dans le luxe ou l’agro-alimentaire.

On ne peut pas « regarder la France » sans comprendre ce qui se passe chez nos voisins. Considérons un instant la Belgique par exemple. Des entreprises françaises y ont acheté la Générale de Belgique, Tractebel, les centrales nucléaires, les activités pétrolières… Il faudrait rendre compte de ces choix des grandes entreprises françaises, qui ne datent pas de 2010, mais plutôt des années 1980. De la même façon, nous avons énormément investi dans l’Europe de l’Est à cette période. Quel est le premier groupe alimentaire italien ? C’est évidemment Lactalis, dont le siège est à Laval. On se souvient de l’émoi provoqué en Italie, sous M. Berlusconi, quand la France a acheté, la même semaine, Bulgari (pour LVMH), Parmalat (pour Lactalis) et Montedison (pour EDF). On nous décrit les ravages de la mondialisation et la désindustrialisation qu’elle entraîne, mais il n’y a pas un pays au monde qui achète plus d’actifs productifs que la France. Attention aux analyses unilatérales : la mondialisation n’est pas que subie, les entreprises françaises y sont actives, elles ont des stratégies.

Les analyses de détail apprennent beaucoup, mais le métarécit politique des auteurs est unilatéral. On pose, par exemple, que la consommation est désormais le but de toute la société. Cela n’est guère nouveau. Jean Baudrillard l’avait théorisé dans la Société de consommation dès 1970… Cinq ans plus tôt, le roman de Georges Perec Les Choses décrivaient la vie de deux personnages, Jérôme et Sylvie, employés dans un institut d’enquêtes d’opinion (!), qui rêvent d’avoir toujours plus d’argent pour pouvoir s’offrir toujours plus de « choses ». Si mutation il y a, elle ne date pas d’hier.

Cela fait un siècle que la consommation représente 75% de la richesse nationale. Dès lors qu’on produit davantage de richesses, on consomme plus, c’est un constat évident. Comme l’a montré depuis longtemps l’économiste Joseph Schumpeter, l’économie fonctionne avec des phases de « destruction créatrice ». Le livre n’omet aucun détail concernant la destruction mais il néglige le coté de la création qui l’emporte au bout du compte, car notre pays produit plus de richesses et d’éléments d’inclusion qu’il y en avait auparavant. La France est plus riche et moins inégalitaire qu’elle ne l’était il y a cinquante ans, et la vie quotidienne des usines et des salariés agricoles de 1950 ne peut être ni l’horizon du futur, ni même la nostalgie du présent. A la fin des années 1960, plus de deux Français sur trois n’avaient aucun diplôme contre moins de un sur six aujourd’hui ; deux sur cinq étaient ouvriers contre un sur cinq aujourd’hui ; une femme sur trois était active au sens de l’Insee contre une sur deux aujourd’hui ; un Français sur vingt était cadre contre un sur cinq aujourd’hui… La marche du progrès est sans doute moins rapide qu’au sortir des Trente Glorieuses, mais le chemin parcouru ne se résume pas à un long dépérissement.

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