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La grande conversation 2022

Les racines idéologiques du vote des classes populaires

Réponse à Frédéric Sawicki
Frédéric Sawicki a publié sur Terra Nova (la grande conversation 2022) une contribution dans laquelle il se pose la question suivante : « comment expliquer la montée de l’extrême-droite au sein des classes populaires ? ». Le problème est que dans ce texte il ne répond pas à cette question.
Par
  • Gérard Grunberg
Publié le 
Cette publication fait partie de La grande conversation 2022

Frédéric Sawicki a publié sur Terra Nova (la grande conversation) une contribution dans laquelle il se pose la question suivante : « comment expliquer la montée de l’extrême-droite au sein des classes populaires ? »  Le problème est que dans ce texte il ne répond pas à cette question. L’essentiel de l’article est consacré à l’examen d’une question sous-jacente : est-il bien vrai, comme l’a analysé Pascal Perrineau, qu’il s’est produit en France un « basculement massif d’électeurs populaires de gauche vers l’extrême-droite ». On sent bien que Sawicki est embarrassé par l’évidence de ce phénomène et qu’il convoque les multiples études de politologues qui ont tenté de montrer que ce « basculement » n’était pas évident. Les arguments présentés sont de différentes sortes. Les classes populaires se seraient largement retirées de la politique ; elles n’ont pas toujours voté à gauche et une frange d’entre elles a toujours été attirée par le nationalisme ; le succès de l’extrême-droite serait  plutôt dû à une radicalisation des classes populaires de droite et des petites classes moyennes indépendantes ; de manière générale, l’origine sociale, la socialisation religieuse, la taille et le mode de gestion de l’entreprise, le statut professionnel, le sexe constituent autant de facteurs de division et de différenciation des attitudes politiques au sein des classes populaires.

La plupart de ces arguments sont recevables. « Cette diversité des attitudes politiques, écrit-il, explique que l’hypothèse d’une « droitisation » généralisée selon laquelle les membres des classes populaires seraient globalement devenus plus individualistes et moins solidaires ou plus encore celle d’une « extrême-droitisation » selon laquelle ils seraient globalement devenus plus autoritaires et plus xénophobes, est loin de faire l’unanimité ». « Les politologues français ne s’accordent pas, ajoute-t-il, sur le diagnostic d’un basculement massif d’électeurs populaires de gauche vers l’extrême-droite ». Du coup, sur la question de savoir si ce basculement a eu lieu ou non, l’auteur ne tranche pas clairement. Et, ne tranchant pas, il ne peut répondre à la question qu’il pose lui-même dans le titre de son article : « comment expliquer la montée de l’extrême-droite au sein des classes populaires ? »  puisque cette « montée » même n’est pas posée comme point de départ de la réflexion. Au lieu de cela, il reprend l’argument traditionnel de la trahison des partis de gauche. Il pointe leur responsabilité politique dans la fuite de l’électorat populaire et celle, intellectuelle, des think tank de gauche, Terra Nova et la Fondation Jean Jaurès. Affirmant qu’il est possible « d’établir précisément la responsabilité des partis de gauche », il estime que « l’abandon par les partis issus du mouvement ouvrier des signifiants qui visaient à symboliser l’existence d’intérêts matériels et politiques communs aux groupes et individus les moins dotés en capital économique et culturel a laissé le champ libre à la droite ou, selon le degré d’ouverture du champ politique, à l’extrême-droite. » Mais, puisqu’il rappelle à juste titre que les classes populaires n’ont pas toujours voté à gauche, à quand remonte alors la trahison des partis de gauche ? La seule certitude, conclut-il, est que « la repolitisation à gauche des membres des classes populaires ne peut pas se concevoir sans une sans une repolitisation des inégalités économiques et sociales ». Au lieu de répondre à sa propre question : pourquoi une part croissante des membres des classes populaires votent en faveur de l’extrême-droite il en pose une autre : pourquoi ne votent-elles plus à gauche ? Ce qui n’est pas exactement la même chose.

Pour comprendre le phénomène du vote pour l’extrême-droite des classes populaires, il faudrait prendre au sérieux la question des idéologies et partir d’elles. Contrairement à la vision selon laquelle chaque classe secrète sa propre idéologie, il faut au contraire partir de l’idée que ce sont les idéologies qui s’emparent des classes – ou plutôt d’une partie plus ou moins grande des classes – et non l’inverse. Les grandes enquêtes que le CEVIPOF mène depuis les années 1960, et qu’étrangement Sawicki ne cite pas parmi les nombreuses études auquel son texte fait référence, fournissent un matériau précieux pour analyser ce phénomène.

Il convient d’abord de s’entendre sur l’utilisation du terme basculement. Il s’agit ici du basculement du vote qui ne suppose pas nécessairement une modification fondamentale des systèmes d’attitudes. Par exemple, passer du vote communiste au vote pour le Front national n’implique pas une modification radicale des attitudes à l’égard des immigrés. L’enquête du CEVIPOF sur l’ouvrier français en 1970 a montré ainsi que les ouvriers étaient tout autant xénophobes il y a un demi-siècle qu’aujourd’hui[1] (tableau 1).  

Tableau 1– Réponse « les Nord-Africains sont trop nombreux en France » selon le vote au premier tour de l’élection présidentielle de 1969. %

Vote

% trop nombreux

Krivine (extr G)

80

Rocard (PSU)

74

Duclos (communiste)

70

Defferre (parti socialiste)

67

Poher (centre)

81

Pompidou (gaulliste)

69

  

Ensemble

71

Le tableau 1 montre que la réponse « trop nombreux » était à l’époque massive et sans relation avec le vote émis. Ce ne sont donc pas les attitudes à l’égard des immigrés qui ont changé au sein des couches populaires mais leur vote. Il y a un demi-siècle, les partis de gauche, et en particulier le parti communiste, avaient réussi à imposer dans une large partie des couches populaires – on disait alors la classe ouvrière – l’idée que l’adversaire principal était le capital et non les immigrés. Il n’existait pas d’offre d’extrême-droite. Les partis marxistes n’ont pas pu conserver cette domination idéologique pour de multiples raisons que nous ne développerons pas ici. L’affaiblissement des partis et des idéologies de gauche et l’apparition d’une offre d’extrême-droite ont favorisé chez les classes populaires à partir des années 1980 l’idéologisation et la politisation de leurs attitudes xénophobes qui a produit la montée progressive de leur vote en faveur de l’extrême-droite.

A l’occasion de l’élection présidentielle de 1995, nous avions réalisé une enquête lourde au CEVIPOF à partir de laquelle Etienne Schweisguth et moi avions conclu qu’un clivage idéologique croissant divisait l’électorat sur ce que nous avions appelé les valeurs universalistes[2]. Ce nouveau clivage provoquait une tripartition de l’électorat, gauche, droite et extrême-droite. Tandis que la gauche s’opposait idéologiquement à la droite sur le libéralisme économique et sur la question religieuse, elle s’opposait à l’extrême-droite sur les valeurs universalistes. De son côté, la droite s’opposait également à l’extrême-droite sur ces valeurs.

A l’occasion de l’élection présidentielle de 1995, nous avions réalisé une enquête lourde au CEVIPOF à partir de laquelle Etienne Schweisguth et moi avions conclu qu’un clivage idéologique croissant divisait l’électorat sur ce que nous avions appelé les valeurs universalistes[1]. Ce nouveau clivage provoquait une tripartition de l’électorat, gauche, droite et extrême-droite. Tandis que la gauche s’opposait idéologiquement à la droite sur le libéralisme économique et sur la question religieuse, elle s’opposait à l’extrême-droite sur les valeurs universalistes. De son côté, la droite s’opposait également à l’extrême-droite sur ces valeurs. Nous avions construit une échelle d’attitude de valeurs anti-universalistes qui comprenait les questions, encore utilisées aujourd’hui, concernant les attitudes à l’égard des immigrés, de la peine de mort, de l’identité nationale, de la solidarité, le sentiment de n’être plus chez soi en France (tableau 2).

Tableau 2– notes élevées d’anti-universalisme selon la profession. (Enquête 1995, L’électeur a ses raisons, 1997 – en %

Profession

Notes élevées d’anti-universalisme

Ouvrier

49

Personnel de service

47

Commerçant-artisan

44

Agriculteur

39

Employé

35

Profession intermédiaire

25

Cadre supérieur/profession libérale

15

Étudiant

15

Enseignant

9

  

Ensemble

34

Le tableau 2 montre que les membres des classes populaires étaient nettement plus nombreux à partager les valeurs anti-universalistes que les membres des autres catégories sociales. Or, comme le montre le tableau 3, il apparaissait en même temps une forte relation dans l’électorat entre l’adhésion aux valeurs anti-universalistes et le vote pour l’extrême-droite.

Tableau 3– Vote au premier tour de l’élection présidentielle de 1995 selon les notes d’anti-universalisme les plus basses et les plus élevées. (l’électeur a ses raisons) – en %

Notes anti-universalisme

Gauche

Droite

Extrême-droite

1

83

17

1

2

67

33

0

3

55

42

3

---—

---—

---—

---—

8

32

49

19

9

32

44

24

10

26

36

39

Alors que les couches populaires adhéraient largement aux valeurs anti-universalistes tandis que le vote de gauche était fortement corrélé avec l’adhésion aux valeurs universalistes, les partis de gauche se sont trouvés confrontés à une contradiction insoluble : rompre, au moins partiellement avec les valeurs universalistes de la grande majorité de leur électorat ou perdre progressivement leur électorat populaire. Le parti communiste avait été le plus traversé par cette contradiction. Rappelons-nous l’épisode de 1981 lorsque la municipalité communiste de Vitry-sur-Seine avait fait placarder une affiche qui résumait en trois phrases l’ampleur du tournant électoral tenté par le PCF sur le problème de l’immigration : « Les 300 Maliens transportés clandestinement de Saint-Maur à Vitry doivent repartir… Priorité au logement des Vitriots et des travailleurs des entreprises de la ville. Vitry n’est pas un ghetto. »  Le foyer avait ensuite été détruit au bulldozer. L’émotion créée à gauche avait poussé le parti communiste à battre en retraite. Le déclin du PCF débutait.

La situation n’a pas fondamentalement changé aujourd’hui comme la récente édition de l’enquête CEVIPOF/IPSOS sur les fractures françaises le montre clairement (9è édition 2021). Le tableau 4, qui reprend de nombreuses questions utilisées en 1995 pour construire notre échelle d’attitudes de valeurs anti-universalistes, montre que les classes populaires, employés et ouvriers, continuent de partager plus nettement que les autres catégories, les valeurs anti-universalistes. Il montre également (les deux derniers items) que ces classes ne partagent pas plus que les autres les valeurs traditionnelles de gauche sur les questions du chômage et de l’assistanat.

 Tableau 4– Attitudes politiques selon la profession. Enquête CEVIPOF/IPSOS fractures françaises, 2021, 9è édition en %

 

Cadre

Prof interméd.

Employé

Ouvrier

Il faut rétablir la peine de mort

35

34

65

67

La France doit se protéger davantage du monde d’aujourd’hui

44

57

71

78

L’appartenance à l’Union européenne est une mauvaise chose

20

31

40

41

On ne se sent plus chez soi comme avant

45

52

72

68

Il y a trop d’immigrés

41

49

75

76

L’Islam porte en lui des graines de violence

39

39

53

66

Les chômeurs pourraient trouver du travail s’ils le voulaient vraiment

61

66

70

62

On évolue trop vers l’assistanat

59

50

64

57

Ceci explique que, selon les enquêtes d’intentions de vote à la prochaine élection présidentielle (tableau 5), les membres des classes populaires soient nettement les plus nombreux à choisir un candidat d’extrême-droite que les cadres et professions intermédiaires.

Tableau 5– Intentions de vote premier tour de l’élection présidentielle de 2022 selon la profession. IFOP 2021 vague 6, choix exprimés.

 

Candidats de gauche et écologistes

Macron

Bertrand

Le Pen, Zemmour et Dupont-Aignan

Artisan/commerçant 

26

25

13

36

Cadre

29

31

17

23

Profession intermédiaire

35

25

5

35

Employé

31

15

3

51

Ouvrier

23

21

0

47

De même, au second tour, ils sont les plus nombreux, avec les artisans et les commerçants, à vouloir voter pour Marine le Pen ou Eric Zemmour. Il est en outre intéressant de constater que les membres de ces trois catégories sont plus nombreux à vouloir voter pour la candidate du RN que pour le polémiste, ce qui n’est pas le cas des cadres (tableau 6).

Tableau 6– Intentions de vote au second tour de l’élection présidentielle de 2022 selon la profession. IFOP 2021 vague 6, choix exprimés

Profession

Si Le Pen candidate

Si Zemmour candidat

Artisan/commerçant

61

50

Cadre

30

35

Profession intermédiaire

44

43

Employé

60

50

Ouvrier

59

48

Notons par ailleurs que les ouvriers, et dans une moindre mesure les employés, sont nettement les plus nombreux à estimer que le Rassemblement national est le parti qui est le plus proche de leurs préoccupations (tableau 7).

Tableau 7– réponse : « ce parti est proche de mes préoccupations » selon la profession. Enquête fractures françaises 2021, 2021, 9è édition

Profession

LFI

PS

EELV

LREM

LR

RN

Cadre

23

33

58

39

37

21

Prof. Interm.

28

34

52

24

23

20

Employé

28

28

44

29

28

40

Ouvrier

29

25

20

20

37

52

Sawicki se demande si « les attitudes dominantes des classes populaires sont marquées par le dépit, la peur ou la colère – laquelle vise au premier chef les politiciens jugés « corrompus » ou « menteurs » – ou si elles traduisent une adhésion aux valeurs et propositions portées par l’extrême-droite. »  Les deux ne sont pas contradictoires. Mais il est clair, en tout cas, que ces attitudes dominantes concernent les questions d’immigration et d’identité, ce qui n’est pas un scoop. Qu’elles y sont profondément ancrées et qu’elles expliquent au premier chef « la montée de l’extrême-droite au sein des classes populaires. » Dans ces conditions, « la repolitisation à gauche des classes populaires » pourrait s’avérer plus compliquée qu’il n’a l’air de le penser.  


[1] In Daniel Boy et Nonna Mayer, L’électeur a ses raisons, SciencesPo les presses, 1997


[1] Gérard Adam, Frederic Bon et alii, L’ouvrier français en 1970, Armand Colin, FNSP, 1970

[2] In Daniel Boy et Nonna Mayer, L’électeur a ses raisons, SciencesPo les presses, 1997

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