Présidentielle 2027 : la peur au centre
Que disent les Français lorsqu’on leur demande, sans aucune proposition de réponse, ce que leur évoque l’échéance de 2027 ? Les enquêtes menées depuis fin avril par Toluna Harris Interactive montrent que, si le désir de changement arrive toujours en tête des expressions spontanées, un vent d’inquiétude croissante souffle sur le centre et le centre-gauche.


Que disent les Français lorsqu’on leur demande, sans aucune proposition de réponse, ce que leur évoque l’échéance de 2027 ? Les enquêtes menées depuis fin avril 2026 par Toluna Harris Interactive pour M6 et RTL mettent en exergue plusieurs éléments de réponse.
– Le désir de changement arrive toujours en tête des expressions spontannées des Français, mais il est surtout porté par l’électorat de Marine Le Pen, et beaucoup moins par ceux d’Edouard Philippe, Gabriel Attal ou Raphaël Glucksmann.
– La part des réponses exprimant la peur, l’inquiétude voire un sentiment de chaos est passée de 14% fin avril à 22% fin octobre (+8 points). Mais elle est surtout portée par les électeurs d’Édouard Philippe, de Gabriel Attal et de Raphaël Glucksmann (de 29% à 33% fin octobre).
– Parmi les « émotions négatives », les expressions de peur dominent nettement les expressions de colère. Contrairement à ce que suggère le récit dominant d’une société en proie à l’exaspération, la colère est presque absente de la parole spontanée (autour de 1% des réponses).
– Enfin, le 17 octobre n’a eu quasiment aucune incidence sur ces réponses : la hausse de l’inquiétude avait commencé avant ce week-end de violences et aucune des motivations de vote suivies n’évolue de plus de trois points entre début et fin octobre.
Au total, un vent d’inquiétude croissante souffle sur le centre et le centre-gauche et risque d’en façonner les attentes.
À quelques mois de l’élection présidentielle, que disent les Français lorsqu’on leur demande, sans aucune proposition de réponse, ce que leur évoque l’échéance de 2027 ? La question est moins anodine qu’il n’y paraît : posée avant toute intention de vote, elle saisit l’humeur avec laquelle les électeurs abordent la campagne, avant que celle-ci ne la façonne. Les enquêtes menées entre fin avril et fin octobre 2026 par Toluna Harris Interactive pour M6 et RTL permettent de suivre l’évolution de cette parole spontanée. Elles dessinent un climat plus nuancé que ne le suggère l’image d’un pays gagné par l’exaspération et livrent trois enseignements.
Le premier : une inquiétude croissante, mais pas partout. La part des réponses relevant de la peur, de l’inquiétude ou du sentiment de chaos passe de 14% fin avril à 22% fin octobre (+8 points). Mais elle est surtout portée par les électeurs d’Édouard Philippe, de Gabriel Attal et de Raphaël Glucksmann (de 29% à 33% fin octobre), des électeurs qui expriment par ailleurs peu d’envie de changement (de 10% à 13%).
Le deuxième : l’inquiétude n’est pas la colère. Une lecture rapide pourrait regrouper peur et colère sous le même vocable d’« émotions négatives ». Les distinguer change le diagnostic : la colère est presque absente de la parole spontanée (autour de 1% des réponses à chaque enquête et dans chaque électorat). Ce qui monte relève de l’appréhension (la peur, le désordre), non de l’exaspération. Quant au désir de changement (surtout porté par l’électorat de Marine Le Pen), il demeure la première mention des Français sans emprunter le registre de la fureur.
Le troisième : le 17 octobre ne change rien… pour l’instant. La hausse de l’inquiétude a commencé avant le week-end des violences commises dans le sillage des manifestations et aucune des motivations de vote suivies n’évolue de plus de trois points entre début et fin octobre.
Cette note s’appuie sur huit enquêtes en ligne du baromètre Toluna Harris Interactive menée auprès de 2 000 personnes chacune, réalisées le 28–29 avril, 25–27 mai, 7–8 juillet, 18–19 août, 8–10 septembre, 22–24 septembre, 5–8 octobre et 19–21 octobre 2026.
1. Une inquiétude qui s’installe, surtout depuis la rentrée
De fin avril à fin septembre, l’inquiétude (peur, inquiétude, sentiment de chaos) se maintenait dans une zone comprise entre 14% et 17% des réponses, sans tendance nette. Elle atteint 20% début octobre puis 22% fin octobre, soit le niveau le plus élevé de la période et une progression de huit points depuis avril. Le changement de rythme compte autant que le niveau : le résultat de nos cinq enquêtes dessinait un paysage émotionnel semblable à un plateau ; il se met à évoluer à l’automne, à mesure que l’échéance se rapproche.
Cette hausse est portée par trois thèmes qui se renforcent mutuellement : la peur et l’inquiétude (de 10% à 13%), le chaos et les tensions (de 5% à 10%) et la sécurité et l’ordre (de 3% à 6%). Le thème du chaos est celui qui progresse le plus vite : il double en six mois et accélère au cours de la dernière quinzaine (de 8% à 10%). Les réponses qui le portent décrivent le plus souvent un espace public perçu comme désordonné (« c’est la pagaille », « risque de guerre civile », « peur de la violence lors de l’annonce du résultat ») plutôt qu’une angoisse strictement personnelle.
Les références à l’économie, à la dette et au budget reculent dans le même temps (de 5% à 3% entre début et fin octobre, après une progression depuis septembre) : l’attention se déplace du terrain économique vers celui de l’ordre et des tensions. Cette montée de l’inquiétude s’accompagne ainsi d’une demande de sécurité, et non d’un regain de défiance ou de lassitude, qui restent stables (de 10% à 13% des réponses selon les enquêtes).

L’envie de changement, de renouveau ou de rupture reste la première mention des Français, dans une proportion comprise entre 21% et 28% des réponses selon les périodes. Les autres grands registres de la parole spontanée (offre politique, devoir civique, doute, espoir…) se tiennent eux aussi dans des fourchettes étroites. L’équilibre d’ensemble est donc celui d’une attente de renouvellement constante, sur laquelle vient se greffer, depuis l’automne, une inquiétude croissante : les deux ne se substituent pas, elles cohabitent.


2. La peur n’est pas la colère : l’inquiétude ne se double pas d’exaspération
Les « émotions négatives » forment une catégorie commode, mais elle réunit des affects dont la signification politique diffère. La peur est une émotion d’anticipation : elle porte sur ce qui pourrait advenir et appelle protection, ordre ou rassemblement. La colère est une émotion de reproche : elle s’adresse à des responsables et se traduit plus volontiers, classiquement, en vote de sanction ou de rupture. Les distinguer revient à se demander à quelle campagne l’on se prépare : celle d’un pays qui cherche à se protéger, ou celle d’un pays qui cherche à sanctionner ses dirigeants.
La question ouverte ne laisse guère de place à la seconde. Les réponses qui expriment spontanément de la colère, de l’exaspération ou du ras-le-bol représentent environ 1% des réponses à chaque enquête : 0,5% fin avril, 0,8% fin octobre. La hausse existe, mais à un niveau trop faible pour être lue autrement que comme une présence marginale. Même élargi aux registres voisins (dégoût, honte, mépris, trahison), le total ne dépasse jamais 2%. L’inquiétude qui monte n’est donc pas une colère rentrée : elle est d’une autre nature.
Cette absence ne signifie pas que le ressentiment soit inexistant : il emprunte d’autres voies. La défiance, la lassitude et le fatalisme (entre 10% à 13% des mentions), de manière stable depuis avril, et le désir de changement en mobilise plus du cinquième. Le vocabulaire dominant renvoie au changement, non à la fureur.
L’absence de colère n’est pas singulière à un ou plusieurs électorats. On pourrait voir là une limite de méthode : « une question ouverte » saisirait ce qui vient d’abord à l’esprit, non l’intensité des affects. Pour autant l’inquiétude, elle, s’exprime spontanément et non la colère.
3. Une peur concentrée au centre et au centre gauche, là où l’on attend le moins la rupture
Cette inquiétude n’est pas vécue à l’identique selon le positionnement politique. Pour comparer les électorats, nous regroupons les répondants selon leur intention de vote au premier tour. Fin octobre, trois profils se dégageaient.

Les électeurs du centre et du centre gauche sont de loin les plus inquiets et les moins demandeurs de changement. Chez les électeurs d’Édouard Philippe, l’inquiétude passe de 17% fin avril à 31% fin octobre (+14 points), dont huit points dans la seule dernière quinzaine ; chez ceux de Gabriel Attal de 16% à 29% (+13 points), chez ceux de Raphaël Glucksmann de 23% à 33% (+10 points). Le contenu de cette inquiétude est politique : 21% des électeurs d’Édouard Philippe et 22% de ceux de Raphaël Glucksmann évoquent la peur, contre 13% pour l’ensemble des Français, et près d’un électeur d’Édouard Philippe sur dix (10%) cite spontanément les extrêmes, contre 4% pour l’ensemble. Elle prend aussi la forme du désordre : chez Édouard Philippe comme chez Gabriel Attal, la perspective chaos double ou presque entre début et fin octobre (de 8% à 15% et de 10% à 15%). À l’inverse, le changement est ici un thème secondaire (13%, 10% et 13%, contre 23% pour l’ensemble). Ces électorats ne demandent pas la rupture ; ils redoutent qu’elle survienne par un autre chemin que le leur.


Cette peur ne se réduit cependant pas à l’effroi devant un adversaire désigné. Auprès des Français, la part des réponses teintées d’inquiétude citant explicitement les extrêmes ou le Rassemblement national recule de 16% à 11% entre avril et octobre : à mesure que l’inquiétude gagne en ampleur, elle se diffuse vers le désordre plus qu’elle ne se fixe sur une figure.
4. Une demande de stabilité plus qu’un désir de rupture ?
Les électorats les plus inquiets sont aussi ceux qui ont, pour une part, le plus à perdre et/ou une conscience du monde ainsi que des enjeux, notamment économiques, différente des autres. L’électorat d’Édouard Philippe s’est resserré autour d’anciens électeurs d’Emmanuel Macron, davantage positionnés au centre droit et plus aisés ; celui de Gabriel Attal compte plus de cadres (de 29% à 37%) et 69% d’anciens électeurs d’Emmanuel Macron ; celui de Raphaël Glucksmann s’est déplacé vers le centre (71% se déclarent de gauche, contre 80% en avril).
Leur vote se justifie moins par l’élan que par l’utilité : chez les électeurs d’Édouard Philippe, la capacité du candidat à battre Marine Le Pen devient une motivation majeure (de 53% début octobre à 65%), de même que sa capacité à rassembler (de 47% à 56% depuis avril). À l’inverse, les électorats qui promeuvent le changement se pensent en position de le porter : les électeurs de Jean-Luc Mélenchon forment un bloc plus ferme (87% certains de leur choix, soit 7 points de plus en six mois) et ceux de Marine Le Pen se vivent de plus en plus comme installés en tête (le score de la candidate dans les sondages compte beaucoup pour 48% d’entre eux, contre 37% en avril, son expérience pour 52%, contre 40%).
La distinction entre peur et colère éclaire ce partage. Les électorats qui ont notamment un capital économique à protéger expriment la peur ; ceux qui attendent du changement expriment plutôt l’espoir ou de la détermination ; aucun n’exprime de la colère.
5. Le 17 octobre ne change rien… pour l’instant
Il n’y a pas d’avant et d’après 17 octobre 2026. L’enquête du 5–8 octobre, antérieure aux violences du week-end, relevait déjà 20% d’inquiétude (15% fin septembre) ; au cours de la dernière quinzaine, le chaos gagne deux points (de 8% à 10%) et la sécurité un (de 5% à 6%). Pris isolément, ces écarts sont modestes et prolongent une tendance engagée avant les évènements. La colère, que l’on aurait pu attendre en réaction à des violences, ne progresse pas : 0,8% début octobre, 0,8% fin octobre.
Les questions fermées sur les motivations du vote disent la même chose. Le fond (projet, valeurs, honnêteté) l’emporte sur la tactique, avec un indice moyen de « beaucoup » de 54% contre 41%, comme début octobre, et aucune des vingt-et-une motivations suivies n’évolue de plus de trois points entre début et fin octobre. Les thèmes qui compteraient dans le choix de vote se déplacent à peine, de la fiscalité et de la santé vers l’immigration et la sécurité (de 3 à 5 points), dans le sens de ce que laissait entrevoir la parole spontanée. Les intentions de vote, enfin, évoluent sans à-coups depuis avril : Marine Le Pen reste en tête (de 32% à 35%), Jean-Luc Mélenchon s’est installé en deuxième position (de 12% à 17%) et les candidats du centre et de la droite républicaine reculent légèrement alors que Raphaël Glucksmann progresse depuis la primaire sociale-démocrate.
Le 17 octobre – aussi marquant fût-il – ne constitue pas aujourd’hui un tournant dans la campagne. À tout le moins confirme-t-il des représentations préexistantes. Nous n’écrivons pas « aujourd’hui » par prudence mais par expérience : il arrive que des évènements voient leurs effets se produire avec retard.
6. En conclusion : la peur pose plus de problème que la colère
La peur et la colère n’appellent pas la même réponse politique. La colère, quand elle s’exprime, dispose d’un débouché identifié : le vote de sanction ou de rupture, que des candidats installés proposent déjà. Or elle est presque absente de la parole spontanée (autour de 1%) : elle ne structure pas la campagne. La peur, elle, progresse, et elle se concentre là où le débouché est le moins visible.
Les électeurs de Raphaël Glucksmann (33% d’inquiétude), d’Édouard Philippe (31%) et de Gabriel Attal (29%) sont les plus inquiets, et ce sont aussi ceux dont l’adhésion à leur candidat est la moins ferme : fin octobre, de 55% à 65% d’entre eux se disent tout à fait sûrs de leur choix, contre 9 sur dix chez les électeurs de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen. Au sein des trois électorats de gauche et du centre, les électeurs inquiets sont moins souvent sûrs de leur choix que les autres (54% contre 62%). Leur vote se justifie par l’utilité (battre Marine Le Pen, rassembler) plus que par l’élan. Tout porte donc à penser que ces électeurs expriment une peur pour laquelle ils n’identifient pas, aujourd’hui, de débouché : ils attendent une offre qui les protège sans les amener à une rupture qu’ils semblent redouter.