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Rapport

Réformes en Europe : faut-il en rester au « consensus de Bruxelles » ?

A presque dix jours des élections européennes du 25 mai, ce travail parcourt les six précédentes années de crise pour en tracer un récit alternatif.
Par
  • Bruno Palier
  • Claude-Emmanuel Triomphe
  • Richard Lenoir
  • Samuel Dupuy
Publié le 

Le « consensus de Bruxelles », qui est celui de politiques optant pour l’austérité budgétaire et des réformes dites « structurelles », a fait replonger l’Europe dans la récession à partir de la fin de l’année 2011. Mené par plusieurs experts, ce travail cherche alors à esquisser une voie nouvelle. Cette dernière viserait à articuler une meilleure coordination des politiques macro-économiques, des réformes destinées à restaurer une compétitivité incluant les facteurs « hors-coûts », qui sont à moyen et long terme ceux qui permettront à nos économies d’assurer des standards sociaux ambitieux et, enfin, une relance européenne qui ferait le choix d’un investissement productif et social.

Les Européens se sont appauvris durant la crise. Le produit intérieur brut (PIB) par tête, en d’autres termes la richesse par habitant de la zone euro, a diminué de près de 5 % depuis début 2008. Cette baisse a atteint plus de 11 % en Espagne et en Italie et environ 25 % en Grèce.

Dans son ensemble, la situation économique a fait l’objet d’un consensus, à savoir un policy mix cohérent, reposant sur deux piliers : l’austérité budgétaire et l’incitation aux réformes dites « structurelles ». Ce consensus renvoie à un autre consensus, celui de Washington. Un article de 1989 énonçait les 10 orientations économiques qui faisaient alors consensus à Washington et dont l’acceptation valait conditionnement au programme d’aide porté notamment par le Fonds Monétaire International. Sa version bruxelloise résumerait la doctrine économique et sociale du Conseil et de la Commission européenne, et sans doute dans une moindre mesure du Parlement européen. Si Bruxelles en est l’épicentre, cette doctrine est largement diffusée dans les capitales européennes.

Parmi les orientations figureraient bon nombre de celles du consensus de Washington, notamment sur la réduction des déficits publics et ses modalités. Le consensus de Bruxelles se distingue cependant par la place première donnée aux « réformes structurelles », intitulé qui regroupe les réformes tendant à libéraliser les marché des biens et des services, les marchés du travail et à limiter les dépenses publiques, principalement de protection sociale. De même que les orientations du consensus de Washington ont conditionné les aides accordées aux Etats latino-américains dans les années 1980 et 1990, l’attribution des prêts aux Etats européens en difficulté a été subordonnée à la mise en œuvre des orientations du consensus de Bruxelles, cette conditionnalité étant formalisée dans des « memorandums » signés entre ces Etats, la Commission européenne, la BCE et le FMI. Le consensus sur la nature de ces réformes structurelles est à ce point ancré dans les esprits qu’il est d’usage de parler tout simplement « des réformes », comme si leur contenu était connu de tous et ne pouvait être discuté.

Le récit dominant qui se met alors en place décrit les difficultés rencontrées par les Européens, notamment par les pays du Sud, comme une souffrance nécessaire et vertueuse. Toujours selon ce même prisme, la France, qui aurait été jusqu’ici bien trop timide dans la mise en place « des » réformes et où les salaires continuent d’augmenter, serait « l’homme malade » de l’Europe, incapable de profiter de la reprise qui se dessine.

Terra Nova présente ici un rapport de dissensus et propose un autre récit. Ce travail est, en premier lieu, une analyse des six années écoulées depuis l’éclatement de la crise et de la responsabilité du consensus de Bruxelles dans leur déroulement.

Ce récit rappellera que l’Europe était déjà en reprise en 2010 et montrera comment la décision de procéder à des politiques d’austérité brutales, à une période où les multiplicateurs budgétaires étaient particulièrement élevés, l’a fait replonger en récession à partir de la fin de l’année 2011. Cette récession aurait pu être évitée si la consolidation budgétaire avait été d’emblée étalée et si la BCE n’avait pas attendu plus de deux ans pour couper court aux craintes autoréalistrices de défaut souverain. Il n’était ni nécessaire ni vertueux d’imposer de si lourds sacrifices aux Européens.

Ce travail est ensuite un appel à changer de voie pour l’avenir. L’Europe est peut-être sortie pour le moment de la récession, mais elle est désormais menacée par la déflation. Le poids de la dette publique et privée entrave la consommation. Le chômage de longue durée menace d’exclusion durable une grande partie de la population active et risque de se consolider en chômage structurel. Les efforts très importants de réduction du coût du travail, poussés par l’Europe dans les pays du sud, accroissent le risque de déflation, « l’ogre qu’il faut combattre fermement » selon la juste formule de Christine Lagarde – qui atteste au passage que si l’Europe en est encore largement au consensus de Washington, le FMI a opéré un réel aggiornamento. La déflation ou même la simple faiblesse de l’inflation pourraient rendre à nouveau insoutenable la dynamique de la dette publique, menaçant de faire retomber l’Europe dans la crise.

Certes, un certain nombre d’Etats européens, dont la France, ont connu dans les années précédant la crise une forte dégradation de leur compétitivité. Ils doivent aujourd’hui y répondre avec détermination. Le consensus de Bruxelles commet cependant une double erreur. Il est axé sur le seul rétablissement de la compétitivité-coût, au risque d’enfermer nombre de pays dans un modèle d’économie low-cost au prix d’une dégradation durable de leur niveau de vie. Il n’accompagne pas les réformes nationales de politiques européennes coordonnées de nature à créer les conditions d’une reprise de la croissance. De plus, le risque d’une polarisation forte et durable de la zone euro entre un Nord hypercompétitif, tourné vers l’exportation et accumulant des excédents commerciaux considérables, et un Sud recouvrant de la compétitivité-coût à force de rigueur, mais au prix d’un  positionnement productif dégradé et d’importantes pertes de revenu, contient en germe un rejet du projet européen par les populations concernées. 

Il est alors possible de proposer un mix très différent du « consensus de Bruxelles » et qui reposerait sur trois pilliers :

  • a) Une meilleure coordination des politiques macro-économiques en Europe et un pilotage plus pragmatique de la politique monétaire,
  • b) Des réformes nationales propres à restaurer la compétitivité des pays les plus en recul de ce point de vue – dont la France,
  • c) Une relance européenne par l’investissement productif et social.

En dénonçant le consensus de Bruxelles, Terra Nova ne fait ainsi pas le jeu de forces politiques anti-européennes, qui prospèrent sur la supposée dénonciation de la connivence entre les principaux partis européens et qui menacent d’obtenir de très bons résultats aux élections européennes de mai 2014. La réponse à cette objection est aisée : c’est ce consensus lui-même qui nourrit inutilement l’argumentaire de ces partis. Lorsque l’Europe joue contre l’Europe, pour reprendre la formule d’Olivier Ferrand[1], il appartient même et surtout aux plus fervents des Européens de la dénoncer, non en tant que telle mais pour la politique qu’elle conduit ou qu’elle inspire.

[1] O. Ferrand, L’Europe contre l’Europe : Appel à une nouvelle génération européenne, Hachette, 2010.

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