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Note

Pour un nouveau paradigme forestier

La forêt s’étend en France depuis plus d’un siècle. Pour autant, les inquiétudes sur son avenir sont nombreuses. Les écosystèmes forestiers sont fragilisés par  le réchauffement climatique, les sécheresses, de nouveaux parasites. Des conflits d’usage apparaissent également et, pour ne rien arranger, les parties prenantes entretiennent des visions divergentes des priorités de la sylviculture et de la filière forêt-bois.

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Introduction

En décembre dernier, le Secrétariat général à la planification écologique (SGPE) recommandait tristement au cabinet du Premier ministre de réduire et de simplifier les subventions publiques finançant le 'fonds de renouvellement forestier’. Ce fonds avait pourtant été créé sous l’impulsion de l’ambition de planification écologique, et présenté en juillet 2023 comme un pilier du plan de reconquête du puits de carbone (c’est-à-dire la capacité de la forêt française à capter et séquestrer du CO2, participant ainsi à l’effort de lutte contre le changement climatique), d’adaptation au changement climatique et de restauration de la biodiversité forestière.

Dans le même temps, le dialogue entre représentants de l’industrie forestière et de la société civile s’est radicalisé et durci : vidéos chocs, poursuites judiciaires, menaces financières et physiques… La surenchère est générale. Si vous souhaitez prendre part au débat il vous faudra désormais choisir un camp : avec ou contre nous ? Prononcez le nom de « vous savez bien quelle ONG » et le débat s’arrête dans des silences résolus. Aurors contre mange-morts, capitalistes contre éco-terroristes, les arguments des uns étant d’ailleurs souvent ceux des autres, opposant leur science contre leur obscurantisme.

Enfin, la décision récente du gouvernement de revoir à la baisse les aides publiques au bois-énergie a elle aussi déclenché l’ire et l’incompréhension d’une partie des syndicats et interprofessions concernées, lesquelles vont jusqu’à accuser le gouvernement de faire le choix des énergies fossiles contre celui des bioénergies. Le gouvernement s’en défend (à raison) et, là encore, le SGPE, soupçonné (à tort) de « déni de réalité », est pris à partie et sommé de reprendre sa copie et de renoncer à une priorisation des usages du bois, jugée « sclérosante » et « immorale ».

Comment a-t-on pu en arriver à de tels conflits ? Comment la forêt, ce bien commun indispensable à tant de politiques publiques et auquel nous sommes pourtant tous foncièrement attachés, peut-elle nous diviser autant ?

 

Des politiques publiques généreuses

Depuis quelques années, l’Etat mène des politiques publiques interventionnistes importantes au sein de la filière forêt bois (en complément de la gestion des forêts publiques, représentant 25% de la surface forestière, via l’Office national des forêts (ONF)) et notamment sur deux axes :

  • A l’amont, la plantation d’arbres (mise en place d’un nouveau fonds pérenne de renouvellement forestier, et l’objectif présidentiel d’« un milliard d’arbres » à planter) ;
  • A l’aval, le subventionnement du bois-énergie à travers les aides à l’installation de chaudières et de chaufferies biomasse (fonds chaleur, appels à projet Biomasse Chaleur pour l’Industrie l’Agriculture et le Tertiaire, (BCIAT)).

Reconnaissons que l’Etat mène aussi une politique d’appui à l’usage du bois matériau mais y consacre des moyens financiers autrement plus faibles, et reste hésitant sur le cadre réglementaire (réglementation incendie, normes de construction…) à mettre en place. 

Or, ces deux politiques prioritaires (plantation et bois énergie) trouvent aujourd’hui certaines limites et sont donc réinterrogées, sans qu’elles soient remises en cause par les services de l’Etat, garants de leur efficacité. Il est sain de s’assurer du bon usage des deniers publics, a fortiori dans un contexte budgétaire contraint, et ce encore plus dans le cas de la filière forêt bois qui, touchant au vivant, est techniquement complexe. Mais c’est le questionnement de ces aides et la volonté de les améliorer qui déclenchent les débats furieux évoqués plus haut.

Comme souvent, les intérêts économiques sous-jacents peuvent orienter le débat politique. En l’espèce, ces intérêts économiques s’incarnent dans trois surinterprétations des mécanismes biologiques, physiques et socio-économiques à l’œuvre. Trois raccourcis malheureux, tous habilement présentés comme relevant du bon sens, qui aggravent un problème complexe avec des solutions trop simples.

Ces trois narratifs biaisent et radicalisent les débats mais s’appuient en partie aussi sur des bases scientifiques objectives. Il s’agit donc de les déconstruire sans les caricaturer.

 

Silence, ça pousse… pas

Le premier de ces narratifs est que la forêt ne pousse pas toute seule. Passons rapidement sur le fait que, dans son acception la plus radicale, cette formule est absurde : la forêt n’a pas attendu l’humain pour se développer et l’humain n’a pas attendu longtemps pour la détruire. Mais il y a du vrai dans cette idée : c’est la sylviculture qui crée les forêts qui permettent de produire le bois dont nous avons besoin. Et pas seulement les mono-plantations industrielles qui servent à fabriquer les palettes, papiers et emballages en carton nécessaires à notre modèle de consommation. Il en est ainsi du bois d’œuvre, du bois de charpente, du bois de marqueterie : même (surtout !) le bois que tous considèrent comme noble est le résultat d’une sylviculture minutieuse sur plusieurs générations. Autrefois, on attachait même des poids sur les branches des chênes pour leur faire prendre la courbure désirée !

Le risque est qu’en cultivant cette croyance que la forêt n’existe pas sans nous, on en vient à confondre plantation et régénération, adaptation et renouvellement, et se convaincre qu’il faut donc intervenir, fort et vite, d’autant plus fort et vite que la crise est majeure. Il faut donc planter des arbres, beaucoup d’arbres, 1 milliard d’arbres. Qu’importe si, pour les planter vite, il faut d’abord couper.

C’est ainsi que les fonds publics destinés au renouvellement forestier financent en quasi-totalité (95%) des plantations en plein[1], c’est-à-dire des plantations après une coupe, par exemple sanitaire, sur l’ensemble d’une parcelle. Il n’y a bien sûr que peu d’alternatives dans le cas des peuplements incendiés – ils représentent d’ailleurs 10kha (27%) du programme France Relance (36kha, 148M€ d’aides) et 9kha (50%) du programme France 2030 (19kha, 62€M d’aides), pour l’essentiel dans les zones sinistrées de Nouvelle Aquitaine, replantées à l’identique (à noter malgré tout que des tests sont menés pour développer d’autres techniques de reforestation post-incendies). C’est un peu moins évident mais souvent justifié pour les peuplements d’épicéas touchés par l’invasion de scolytes typographes (une espèce de coléoptère qui creuse des galeries sous l’écorce de l’arbre pour y loger ses œufs, et qui s’attaquent en priorité aux arbres stressés et malades) et qui sont ainsi rasés pour raison sanitaire (11kha (30%) du programme France Relance, 2,2kha (13%) du programme France 2030). En revanche, d’autres solutions existent pour des peuplements moins dégradés, qu’ils soient « vulnérables » (c’est-à-dire sains, mais considérés comme condamnés à moyen ou long terme par la hausse des températures) ou qu’ils soient « pauvres » (c’est-à-dire sains et souvent riches en biodiversité, sans enjeu d’adaptation au changement climatique, mais jugés sans valeur économique future). Or ces deux derniers types de peuplement représentent respectivement 37% du programme France Relance et 19% du programme France 2030 : en pratique l’Etat subventionne ici la perte de biodiversité. Les programmes France Relance et France 2030 ont par ailleurs surtout constitué des peuplements de pins maritimes en Aquitaine ou installé des plantations de Douglas : 23M des 58M d’arbres plantés via France Relance, et 11,2Millions des 21M d’arbres qui seront plantés via France 2030 sont de ces deux essences (43%). Avec un succès relatif d’ailleurs, les années 2022 et 2023 affichant des taux de reprise des plantations en plein très en dessous de la moyenne : 37% des plantations réalisées en 2022 présentait un taux de réussite inférieur à 80% en raison de conditions météorologiques particulièrement défavorables[2] (et représentatives du climat futur), et 24% en 2023, contre une moyenne historique de 19,9%.   

La prise de conscience du contenu et des limites de ces programmes génère une violente réaction de la société civile, réaction légitime même si elle s’accompagne de toutes les caricatures. Elle a également fait l’objet d’un groupe de travail interministériel pour retravailler le cahier des charges du dispositif d’aides, et l’on peut espérer que les prochains programmes auront des critères et donc des résultats différents. Mais la vraie source d’inquiétude réside dans la nature des débats qui l’ont accompagnée : souvent loin d’une analyse objective, ce sont les arguments idéologiques ou les éléments de langage qui dominent – ainsi promouvoir une diversification des modes de sylviculture, c’est se faire accuser de « mettre la forêt sous cloche »; suggérer d’autres approches et des expérimentations pour une gestion plus innovante, c’est vouloir « sanctuariser la forêt » ; vouloir plus de sylviculture, plus de formations, plus de compréhension des mécanismes naturels, c’est « diaboliser toute une profession ». L’Etat lui-même d’ailleurs et ses représentants, sous couvert de concertation et de proximité avec le monde économique, en arrivent à répéter ces éléments de langage lors de débats public ou en réunions interministérielles. Devant une telle défaite de la pensée, la seule issue est la retraite en ordre pour éviter de financer des mauvais projets sur fonds publics, et on comprend alors mieux la proposition du Secrétariat général à la planification écologique (SGPE). 

 

L’organique, c’est fantastique

La deuxième croyance dominant aujourd’hui les représentations est que le bois énergie est une énergie durable. Bien sûr qu’elle est durable ! Au contraire des énergies fossiles, le bois est renouvelable, à l’échelle d’une génération humaine. Surtout, le CO2 que nous émettons en le brûlant ne provient pas des profondeurs de la terre et de notre histoire mais a été absorbé de l’atmosphère au cours du seul dernier siècle. La coupe d’un arbre destiné à être brûlé peut créer un puits de lumière et ainsi bénéficier aux semis naturels qui auront germé à l’ombre de cet arbre, entraîner un surcroît de croissance des arbres voisins qui ont grandi à côté de lui, ou laisser la place à un enrichissement. Le CO2 émis sera alors à nouveau absorbé dans 50, 100 ou 200 ans à venir.

On voit cependant vite les limites du raisonnement. Brûler toutes nos forêts et les remplacer par des plantations serait alors en théorie neutre en carbone, et pourtant nous aurions consommé tout notre capital, détruit des écosystèmes entiers et avec, les services qu’ils nous rendent, et transféré d’énormes quantités de carbone de nos forêts vers l’atmosphère. D’ailleurs, les incendies contribuent au réchauffement climatique par les quantités astronomiques de CO2 qu’ils relâchent dans l’atmosphère – ils sont d’ailleurs l’une des boucles de rétroaction positives identifiées par le Groupement intergouvernemental d’experts du climat (GIEC) – qu’ils soient suivis ou non par des programmes de reconstitution des peuplements. Pourquoi en irait-il autrement si ce même bois est brûlé sans limite dans nos chaudières domestiques, collectives ou industrielles ? Il existe donc bien une limite physique en deçà de laquelle rester pour que l’exploitation du bois énergie soit durable. Laquelle? La borne supérieure absolue, c’est la production biologique nette (la production biologique brute minorée de la mortalité), environ 73Mm3/an entre 2014 et 2022[3], soit 4,4m3/ha/an (attention c’est une moyenne nationale ! à l’échelle de la parcelle, cela peut être beaucoup plus) car on ne peut brûler chaque année plus de bois que la forêt n’en produit, sous réserve de ne pas compter sur les réserves des forêts de nos voisins. Pour le dire autrement, une parcelle de la taille d’un terrain de foot (0,7ha) produit chaque année le bois nécessaire pour chauffer une maison de 100m2 pendant toute une saison de chauffe avec un appareillage moyen (3m3). En réalité, c’est beaucoup, beaucoup moins car il faut aussi réserver du bois issu d’exploitation pour les autres usages (bois industrie, bois d’œuvre et, bien sûr, stockage carbone), voire les privilégier, dans une logique d’usage en cascade.

A l’inverse, la production de bois d’œuvre nécessite des coupes d’éclaircies (où certains arbres sont retirés pour laisser plus de lumière aux tiges dites « d’avenir ») dont la récolte associée peut difficilement être valorisée autrement qu’en bois de chauffage. Il en est de même pour les coproduits de première et deuxième transformation de ce bois d’œuvre (sciure, chutes). On pourrait alors considérer qu’il existe aussi une borne inférieure, correspondant à la production de bois énergie associée à la production du bois d’œuvre et du bois d’industrie dont nous avons besoin (environ 1–1,5m3 de bois énergie par m3 de bois d’œuvre selon les experts de l’ONF[4]). En plus d’être renouvelable, le bois énergie s’inscrit alors dans une logique de circularité et de multifonctionnalité de la forêt.  Dans cette logique, le bois est ainsi valorisé énergétiquement à toutes les étapes de la chaîne : récolte de bois énergies, éclaircies, connexes de première et de deuxième transformation, co-produits de l’industrie, liqueur noire… quand on additionne toutes ces formes, le bois énergie représente in fine 75% de la récolte : sans bois énergie, c’est tout l’équilibre économique de la filière qui est en danger.

On peut débattre du bon chiffre et surtout de la concurrence et de l’ordre de priorités des usages, ou encore du type de coupe à pratiquer. Mais la finitude de la ressource, sa rareté même, quand on la compare aux besoins énergétiques de notre pays, est un fait inéluctable (la biomasse solide représente aujourd’hui 4,8% de la consommation énergétique primaire du pays, c’est-à-dire 3 fois moins que le gaz, et 6x moins que le pétrole[5]). Il nous faut donc organiser la gestion de cette ressource précieuse collectivement (c’est le sens du débat en cours), sur des bases scientifiques (c’est l’objectif du Groupement d’Intérêt Scientifique créé sur le sujet) mais sans attendre. Du reste cette contrainte n’est pas nouvelle ! Les mérovingiens ont les premiers posé les bases d’une législation protectrice des forêts[6], et ainsi jusqu’à la révolution industrielle où l’arrivée du charbon fut présentée un temps (à tort d’ailleurs comme le montrera l’Histoire[7]) comme une « forêt souterraine » permettant de protéger les forêts de surface, bien réelles. « Le charbon « de terre » serait un cadeau de la providence, placé par Dieu pour remplacer le bois au moment précis où celui-ci commencerait à manquer ».

Contrôler le développement du bois énergie, le limiter parfois, n’est pas une insulte à son statut d’énergie bas-carbone mais au contraire reconnaître toute la noblesse de son caractère renouvelable.

D’ailleurs, et c’est le point le plus difficile, les conventions mêmes de la comptabilité carbone nous obligent à ne pas surinterpréter le caractère durable du bois énergie.

 

La dure comptabilité du carbone

Le puits forestier (hors stockage de carbone dans les sols) est, en comptabilité carbone, la résultante de 3 variables :

  • La production biologique brute, c’est-à-dire l’accroissement du stock de biomasse aérienne de la forêt (tronc, branches, feuilles qui tous contiennent du carbone), soit par densification des peuplements existants, soit par extension géographique de la forêt ;
  • La mortalité, qui fait passer de la biomasse du stock de bois vivant au stock de bois mort, qui se décompose progressivement, relarguant son CO2 dans l’atmosphère. Soulignons au passage que les incendies, s’ils en sont la face la plus spectaculaire, ne sont, en termes de cause de mortalité, encore qu’un ordre de grandeur en dessous des phénomènes climatiques (stress hydrique, thermique), ou des invasions de ravageurs qui touchent pour leur part des surfaces autrement plus considérables ;
  • Les prélèvements, qui par définition opère un transfert de biomasse de la forêt (et donc de son carbone) vers d’autres usages, et sont donc assimilés à un déstockage.

En résumé : Production biologique brute – mortalité – prélèvements = variation du stock de carbone dans la forêt = puits de carbone forestier annuel (ce puits pouvant donc être positif, c’est-à-dire une source de CO2 !).

Or, l’évolution de ce puits de carbone forestier est spectaculairement négative : il était de 67MtCO2e/an en 2013[8], il n’est plus que de 37MtCO2/an en 2023, il s’est donc effondré de moitié depuis (il est même devenu positif dans certains territoires comme en Lorraine, Champagne Ardenne, ou Limousin). Or, 30Mt de puits en moins, c’est 30Mt d’émissions nettes en plus, comme si nous avions doublé le trafic de poids lourds sur la période. Les travaux économiques donnant une valeur de l’action pour le climat[9] nous le disent : compenser l’émission de 30 Mt C02 dans l’atmosphère par des actions d’atténuation couterait de l’ordre de 5 Mds euro par an à la collectivité[10]. Mais ce chiffre, par ailleurs approximatif et même inconnu pour la plus grande forêt de France, celle de Guyane, cache des phénomènes complexes.

Les deux premiers termes de l’équation font relativement consensus. Si la forêt croit en surface (17,4Mha en France métropolitaine, +1Mha en 10 ans), il est admis qu’elle pousse cependant moins vite : sur la période 2014–2022, le stock de bois s’est accru de 5,4m3/ha/an, contre 5,8Mm3/ha/an sur la période 2005–2013 (-7%). En cause ? Le stress hydrique qui prive la plante d’eau, et/ou le stress thermique, qui contraint l’arbre à fermer ses pores et à se priver de CO2 , ces deux stress  qui sont et seront fortement intensifiés  par le dérèglement climatique : dans les deux cas, la photosynthèse est ralentie, l’arbre produit moins de biomasse. En cause aussi, le déséquilibre sylvocynégétique (équilibre forêt-gibier) dans certaines régions : lorsque le gibier est trop abondant, il exerce une pression trop forte sur la forêt et notamment les jeunes pousses, empêchant la forêt de se régénérer. Les arbres soumis à ces conditions pédoclimatiques dégradées sont également moins résistants à l’attaque de bio-agresseurs. Au global, ils meurent donc plus vite : la mortalité a doublé en 10 ans, passant de 0,5 à 1m3/ha/an.

Le sujet des prélèvements au contraire est très sensible. D’abord parce qu’ils sont paradoxalement moins mesurables car si une partie de la récolte est commercialisée et donc suivie (~40Mm3/an), une large part (~15–25Mm3) reste informelle : autoconsommée par les propriétaires, ou non déclarée. Les statistiques de l’IGN (qui constate les prélèvements en visitant leurs placettes tous les 3 ans) ou des services statistiques des ministères (à partir, par exemple, du parc d’appareils à bois) sont souvent contestées. Ensuite parce que si le prélèvement se traduit in fine par un chiffre unique estimé par région, il cache des réalités de terrain très différentes… Eclaircie, recépage, coupe sanitaire, progressive, rase ou de jardinage… il y a autant de manières de récolter du bois que d’itinéraires techniques sylvicoles, c’est-à-dire de types et de calendriers d’interventions humaines sur un peuplement forestier en vue d’un objectif donné. La grande variété de contextes pédoclimatiques rend aussi difficile les généralisations, sans compter qu’eux-mêmes évoluent rapidement !

Il est néanmoins admis que les prélèvements ont augmenté, parce que les besoins de bois augmentent, mais aussi parce que les coupes sanitaires s’avèrent de plus en plus souvent nécessaires. Statistique intéressante du dernier inventaire statistique national de l’IGN[11], l’essence la plus prélevée en France est désormais l’épicéa commun (9Mm3/an, 5% du stock de bois vivant en une seule année, x2 en 10 ans !) devant le pin maritime, emblématique pourtant de la sylviculture dite intensive (6,7Mm3/an, 4,5% du stock). Si l’épicéa est autant prélevé c’est qu’il est ravagé par les scolytes et que de nombreux peuplements sont jugés en impasse sanitaire.

Baisse de la production biologique, hausse de la mortalité et des prélèvements, on comprend pourquoi le puits de carbone forestier s’est effondré. Dans ce contexte, il n’est pas neutre, comptablement, de faire appel au bois énergie pour décarboner notre pays. C’est bien dans une logique de circularité et de multifonctionnalité que le bois énergie doit s’inscrire, ce qu’une simple politique de subventions ne peut embrasser. 

 

Pas de transition sans subvention

Enfin, la dernière des croyances est que la transition écologique n’aura pas lieu sans subventions de l’Etat. Celle-ci n’est pas spécifique au domaine de la forêt ou des ressources naturelles, et n’est pas non plus dénuée de vérité : l’espace économique des pratiques et énergies vertueuses ne se décrète pas, et le soutien de la puissance publique est souvent nécessaire. Le SGPE et ses administrations partenaires avaient d’ailleurs obtenu 10Mds€ de moyens supplémentaires en 2024 pour la transition écologique, avant que les différents décrets d’annulation ne réduisent ces soutiens. Mais enfin, aucune filière, verte ou grise, n’a vocation à survivre indéfiniment grâce aux subventions de l’Etat. Et quand bien même il existe de nombreux autres outils réglementaires, fiscaux, extrabudgétaires pour accélérer la transition, sans parler d’ailleurs du sens commun et de l’esprit entrepreneurial de ceux qui nous lisent ! Ce n’est pas parce qu’une pratique existe, ou parce qu’elle est durable, qu’elle doit être aidée.

La politique forestière ne fait pas exception. Ainsi des 12kha de peuplements de pins maritimes de Nouvelle Aquitaine replantés exactement à l’identique grâce aux subventions de France Relance et de France 2030 : ces replantations à vocation industrielle, aussi nécessaires soient elles au tissu local, n’auraient-elles pas pu trouver une autre source de financement ?

Pire, les subventions publiques à des pratiques qui ne sont pas les plus vertueuses viennent influencer le diagnostic et le plan de gestion forestier, et enferment toute une filière dans un modèle économique non durable. En effet, les subventions d’Etat couvrant entre 50 et 80% du coût des travaux sur barème, encouragent à réaliser des travaux lourds et coûteux (coupe à nu, enlèvement des rémanents, broyage des souches, labours à nu, crochetage en plein ou autre préparation du sol, préparation du couvert, achat des plants, plantation, protection à gibier, détourage de peuplement…), alimentant au passage la première croyance selon laquelle il faut intervenir fortement pour que la forêt pousse. Ce faisant, elles créent des effets d’aubaine, modifient l’intention des propriétaires, et enferment la sylviculture dans une dépendance à la subvention. Qu’on renverse la logique et on encouragera alors, par rationalité économique, d’autres formes de sylviculture moins coûteuses, plus protectrice du capital et s’appuyant, d’une part, sur la capacité naturelle de la forêt à se régénérer et, d’autre part, sur la maximisation du revenu tiré de la vente de gros arbres mûrs et de meilleure qualité.

Voici une autre raison pour laquelle les subventions ne peuvent épuiser la question de nos politiques publiques :  en créant (parfois) des distorsions économiques, et en consommant (toujours) un temps considérable aux administrations en charge de les distribuer, ces mannes financières nous aveuglent collectivement et nous font chercher une solution toujours sous le même réverbère. 

Trois croyances donc : l’une sur le rôle de l’humain et de ses plantations dans la régénération et l’adaptation de nos forêts au changement climatique, l’autre sur le caractère intrinsèquement durable du bois-énergie, la dernière sur la nécessité des subventions publiques. Déconstruire ces croyances est nécessaire pour comprendre les enjeux du débat, éviter les raccourcis intellectuels et bâtir des politiques publiques à la fois ancrées dans la réalité et adaptées aux changements à venir, y compris dans leur incertitude.

Pour aller plus loin, et pour tenter de tracer la voie d’une politique forestière sans tabou mais apaisée, ambitieuse mais loin des caricatures, proposons quelques pistes de politiques publiques, concrètes et sans idéologie.

 

Pour une sylviculture plurielle d’une forêt multifonctionnelle

En matière de gestion forestière, il s’agit de comprendre à force d’essais, de mesures, de protocoles scientifiques quels sont les itinéraires sylvicoles et les mélanges d’essences cibles qui sont les plus à mêmes de résister au changement climatique en cours et dont nous n’avons, par construction, pas encore conscience de l’ampleur. Il faut se garder de remplacer une idéologie par une autre mais une partie de cette solution est à trouver dans des itinéraires moins perturbants pour les écosystèmes, et notamment les sols, dans une plus grande place laissée à la régénération et à la sélection naturelle, et dans des choix d’essence diversifiés. Cela demande sans doute des compétences et des modèles économiques qui ne sont pas familiers à une partie de la filière – c’est bien le rôle de la puissance publique de financer la montée en compétence de tous et la prise de risque de tout un chacun. On notera d’ailleurs que l’utilisation que fait l’ONF des subventions publiques de France Relance et de France 2030 est très différente de ce qui en est fait dans les forêts privées, avec une part significativement plus faible de plantations en plein[12].

Au passage notons que dans le contexte d’incertitude posé par le changement climatique dont on ne connaît pas avec certitude l’ampleur et la nature des effets sur un territoire donné, il vaut mieux, en pure rationalité économique, se garder le plus de marges de manœuvre et un éventail de choix le plus large possible. La théorie économique parlerait de maximiser les valeurs d’options, c’est-à-dire prendre des décisions qui dégagent en moyenne plus de valeur dans l’ensemble des situations possibles. Lorsqu’une option, un choix stratégique, reste accessible et rentable dans un ou plusieurs scénarios prospectifs, sa valeur est positive. Lorsqu’elle n’est plus accessible, en revanche, sa valeur devient nulle. Ce choix n’est donc pas celui d’une écologie naïve, ou en opposition à la réalité économique. Au contraire, notre meilleure assurance économique à moyen terme est de protéger la résistance et la résilience des écosystèmes, plutôt que de « construire » de toutes pièces des forêts selon des critères et des convictions d’aujourd’hui (ou d’hier !), sans le recul et la connaissance suffisante. Dit autrement, les conséquences par nature imprévisibles d’un mauvais choix sylvicole (essence, densité, …) seront beaucoup moins irrémédiables sur un enrichissement adaptatif diffus ou par placeaux, que sur une conversion en plein. Le rôle de la puissance publique doit être de financer la prise de risque dans l’intérêt général et celui du développement de la connaissance, et non d’assurer des pratiques existantes au bénéfice de quelques-uns.

Pour ne citer qu’un exemple, l’enrichissement sous couvert[13] est une pratique sylvicole qui mériterait d’être soutenue par la puissance publique. Il s’agit de réaliser une plantation, sous couvert, à faible densité (25–50 plants par ha contre 1000–1400 pour une plantation en plein), en nids, placeaux ou bouquets, pour le diversifier voire contribuer à son adaptation au changement climatique (régénération ou migration assistée). Cette pratique a l’avantage de conserver le couvert forestier (ombrage, protection du sol et des jeunes plants, maintien du moteur de régénération naturelle et de sélection génétique, préservation du capital), de limiter les coûts pour le contribuable tout en améliorant le potentiel économique de long terme, d’accélérer l’irrégularisation d’un peuplement et de développer sa structure verticale (multiplier les branches vertes à chaque strate) et donc de maximiser la pompe à carbone.

On pourrait multiplier les exemples. La puissance publique finance déjà, via l’ADEME ou l’INRAE, différents programmes de recherche sur l’adaptation de nos forêts. Le Département de la Santé des Forêts (DSF) du ministère de l’Agriculture en assure d’ailleurs en partie le suivi[14]). Ainsi par exemple de l’expertise scientifique sur la diversification des forêts, comme moyen pour renforcer la résilience, qui vise aussi à poser des bases objectives à un débat parfois caricaturé[15]. Autant de raisons pour ne pas concentrer les soutiens publics, par ailleurs très rares, sur une approche simplificatrice, qui plus est rédhibitoire quand elle passe par une coupe à nu et la conversion totale d’un peuplement. D’ailleurs les gestionnaires privés connaissent parfaitement l’ensemble des techniques disponibles, et beaucoup les mettent en œuvre sur le terrain, souvent sans subventions, car ils n’en ont pas besoin ou n’ont pas la capacité d’y accéder.

Encourager explicitement une sylviculture plurielle, c’est d’ailleurs reconnaître la globalité des services écosystémiques de la forêt et son caractère multifonctionnel, au-delà de l’intérêt intrinsèque d’un tel écosystème

  • C’est le premier refuge de la biodiversité. En particulier bien sûr en Guyane mais partout, dans tous les territoires. Insectes, champignons, végétaux, mammifères, avifaune… la vie dans son ensemble trouve refuge dans nos forêts, à l’abri jusqu’alors des pressions industrielles, humaines et agrochimiques ;
  • C’est notre principal puits de carbone, capable historiquement d’absorber chaque année ~30MtCO2e/an depuis l’atmosphère et de le stocker durablement sous forme de bois. Cela correspond à 8% de nos émissions annuelles, l’équivalent des émissions de GES de tous les poids-lourds du pays ;
  • C’est un régulateur climatique et un agent essentiel du cycle de l’eau. Aboutissement terminal des processus biophysiques à l’œuvre dans nos régions tempérées (photosynthèse, respiration, évapotranspiration, albedo…), la forêt est à l’origine des conditions climatiques d’une région. Sans forêt, pas de rivière. Sans forêt, moins de pluie ;
  • C’est enfin une source de matériaux divers, durables, biodégradables, renouvelables. Miracle de la nature, remplaçant le béton et la chimie organique (fossile celle-là), le bois est partout dans notre économie, nos maisons, nos meubles, nos emballages et jusqu’à nos cosmétiques.

Reconnaissons au passage que ces objectifs sont en partie concurrents – there is no free lunch. Or si la gestion forestière sait être multi-objectifs, c’est bien parce que la forêt est en difficulté, que les marges de manœuvre se réduisent, et que ces fonctions apparaissent en conflit.

Enfin, et quelque soient les choix qui seront faits par la puissance publique, celle-ci devrait faire preuve d’exemplarité en s’imposant une parfaite transparence du contenu de ces dispositifs (que financent ils ? Qui ? Où ? Pourquoi ?) et en publiant régulièrement des études d’impact ou de retour d’expérience pour vérifier objectivement si les objectifs poursuivis (puits de carbone, résilience des forêts) sont atteints. Avec le changement climatique les certitudes sur les pratiques s’envolent, et en premier lieu, un devoir d’humilité paraît nécessaire.

 

Un développement raisonné du bois énergie

On l’a vu, le bois énergie, comme toutes les bioénergies, doit jouer un rôle essentiel dans notre transition énergétique. A condition qu’il reste dans les limites de ce que la forêt et notre industrie du bois sont capables de fournir en bois bruts (plaquettes issues de coupes d’éclaircies par exemple) et coproduits de première (production de sciage, trituration) et deuxième transformation (productions d’objets finis ou quasi finis).

Cette limite physique impose de prioriser les usages, de limiter l’usage du bois-énergie à des besoins prioritaires. Par exemple quand il est utilisé sur place, directement dans les usines de transformation – c’est un des messages de l’étude de Carbone 4 pour France Bois Forêt[16], justement basée sur une modélisation des flux physiques de matière, des forêts aux usages finaux. Par exemple encore quand il permet de remplacer du fioul ou du gaz naturel par des chaudières et chaufferies biomasse là où il n’existe pas d’alternative. Par exemple enfin dans certaines régions où la combinaison de l’isolement, d’un climat hivernal encore rude et de l’abondance de la ressource rend l’usage du bois-énergie particulièrement pertinent. Lorsqu’une alternative existe (électricité, géothermie, solaire thermique, nucléaire), celle-ci devrait toujours être privilégiée cependant, car si ces alternatives ont moins de conflit d’usage (que faire de la chaleur géothermale si ce n’est de la chaleur ?), le bois-énergie lui, est toujours une ressource multifonctionnelle (puits de carbone en forêt, panneaux, Bois Raméal Fragmenté (BRF) et amendement des sols). C’est bien là toute la noblesse de cette matière vivante, et son avantage sur ses concurrentes.

Reste à décider des politiques publiques permettant de mettre réellement en œuvre cet ordre des priorités. Or, il n’existe pas, comme pour l’électricité, un centre d’optimisation amont-aval permettant de prioriser les outils de production en fonction de leur ordre de mérite, et de leur contribution à l’intérêt général. D’ailleurs, les flux de bois sont largement informels, même si la part de l’autoconsommation a tendance à diminuer. En revanche, la puissance publique subventionne le bois énergie, d’abord par des aides à l’investissement dans des nouveaux équipements (poêle performant, chaudière, chaufferies) et par une TVA réduite au combustible. Le cahier des charges de ces aides peut être revu pour favoriser les alternatives quand elles existent, quand bien même elles seraient légèrement plus chères voire, pour respecter un budget, correspondant à la capacité d’un territoire à alimenter l’ensemble de ses chaudières actuelles et prévisionnelles.

Deux exemples particuliers méritent d’être soulignés. Le premier consiste à brûler du bois pour produire de l’électricité. Eventuellement compréhensible dans les DOM-TOM (encore qu’il ne doit pas excuser le retard dans les autres alternatives disponibles vu les conséquences de l’import de biomasse sur de longues distances et le faible rendement énergétique global), il ne l’est pas en métropole qui dispose de nombreuses alternatives pour produire de l’électricité réellement décarbonée. Subventionner à prix d’or la conversion de centrale charbon vers le bois (comme la centrale de Gardanne) pour produire de l’électricité dont on dispose déjà n’a aucun intérêt ni économique ni écologique. De même, pourquoi faudrait-il utiliser l’argent public pour créer sur notre territoire une filière de production de carburant d’aviation à base de bois alors qu’il est admis qu’on ne dispose pas des ressources sur notre territoire permettant de la mettre à l’échelle[17] ?

 

Briser le tabou de la chasse

La chasse est un autre thème politique sensible, explosif même vu le peu d’empressement que les gouvernements successifs mettent à traiter la question de l’équilibre sylvocynégétique. A quoi bon se contenter de planter si les jeunes plants se font dévorer par la pression d’un gibier devenu trop abondant pour permettre une régénération forestière minimale ? L’écosystème forestier contient bien des espèces de gibier qui ne doivent pas en être retirées, mais comment la forêt peut-elle se régénérer s’il n’y a plus de sous-bois ? Voilà un sujet qui devrait pourtant rassembler tous les sylviculteurs, fatigués de constater les dégâts ou de dépenser des sommes considérables en protection individuelle ou en répulsifs.

Des solutions existent : enclos/exclos, révision des plans de chasse, évolution des pratiques de chasse (citons par exemple la traque-affût[18] qui permet d’améliorer la qualité, l’efficacité et la sécurité des tirs), remise en cause de l’agrainage (qui en autorisant les chasseurs à nourrir les animaux sauvages (notamment sangliers) sont supposés les éloigner des parcelles agricoles, mais contribuent ainsi à leur prolifération), grands prédateurs…  Elles ne sont encore qu’inégalement mises en œuvre entre les territoires, et certains d’entre eux sont dans des situations de déséquilibres de plus en plus critiques.

Dans ces territoires identifiés comme particulièrement en déséquilibre, pourraient être mis en place des comités des parties prenantes réunissant des représentants des gestionnaires forestiers dont l’ONF, des propriétaires forestiers (CNPF et CRPF), de défenseurs de l’environnement, des chasseurs, des entreprises de travaux forestiers (ETF) et des services de l’Etat, avec pour objectif de construire une approche commune. Ces comités existent déjà dans plusieurs cas mais il faut renverser la charge de la preuve : en l’absence d’accord, les préfets pourraient prendre les mesures jugées nécessaires par un comité d’expert technique, y compris jusqu’à des opérations de louveterie. Ces battues administratives existent déjà dans certains territoires et permettent de réguler les surpopulations de cervidés et de sangliers. Il faut surtout, sur ce sujet encore, sortir des idéologies pour entrer dans une période plus réfléchie et opérationnelle.

Paradoxalement, c’est en effet un sujet sur lequel la pression sociétale est en général contre-productive. Car si la forêt, vivante, multi-strates, diversifiée bénéficie d’un gros capital sympathie chez la plupart de nos concitoyens et concitoyennes, les populations de cervidés, chevreuils, grands cerfs et autres biches et petits faons bénéficient aussi d’une forme de protection implicite, oubliant au passage que les deux ne vont ensemble que si l’une sait nourrir l’autre. On pourrait aussi plaider que s’il est faux de penser que la forêt a besoin des humains pour pousser, il serait faux de penser que son équilibre a besoin d’eux. Malheureusement c’est bien l’intervention humaine, en supprimant les grands prédateurs qui a cassé l’équilibre, et nous n’avons pas le temps d’attendre qu’il revienne de lui-même. Défendre la forêt mais condamner toute chasse dans nos forêts métropolitaines est malheureusement une position biologiquement et scientifiquement inappropriée dans certaines situations de déséquilibre.

 

Voldemort et la coupe rase

Le sujet des coupes rases est, lui aussi, explosif, on l’a vu. De même que prononcer le nom de « vous savez qui » peut vous valoir des ennuis à Poudlard, dire « coupes rases » en réunion interministérielle peut parfois suffire à vous faire accuser de dangereux activiste. Ayons comme Harry Potter, le courage d’éviter les tabous, de rester rationnel, de refuser l’enfermement dans une quelconque idéologie. Coupe Rase, nous voilà !

Il faut d’abord poser la réalité des chiffres. L’IGN recense dans son memento 2023[19] 85kha de coupes dites fortes, c’est-à-dire d’au moins 50% du couvert. 85kha c’est 0,5% de la surface de la forêt française en métropole (~17,5Mha). Ce chiffre est d’ailleurs souvent mis en avant pour relativiser la question des coupes rases, pour faire croire avec une condescendance de plus en plus irritante que la réaction de la société civile est purement « idéologique ». Mais 85kha c’est aussi 14% des ~600kha qui font l’objet d’une coupe chaque année. Enfin 85kha chaque année pendant 50 ans (période sur laquelle les effets d’une coupe forte se font ressentir) c’est 4,2Mha, soit plus que l’intégralité des surfaces forestières privée disposant d’un Plan Simple de Gestion (3,1Mha).

Les coupes fortes, parce qu’elles permettent de sortir plus de bois des forêts représentent enfin 46% des prélèvements annuels (~24Mm3). Elles sont donc aussi un élément essentiel, vital, d’une partie de la chaine de transformation du bois (notamment du bois d’industrie) qui compte sur les forêts de production pour alimenter leurs usines, et in fine (entre autres) les besoins des consommateurs en cartons de livraison et autres sacs en papier qui se développent à mesure que recule l’usage des sacs en plastique. Le sujet des coupes rases n’est donc pas un épiphénomène, ni pour l’environnement, ni pour l’industrie. Il n’est par ailleurs pas un phénomène récent. La mission d’information à l’Assemblée nationale[20] sur le sujet rappelait qu’elle était même encouragée au XVIIe siècle, puisqu’étape ultime de la sylviculture équienne (c’est-à-dire de forêts constituées d’arbres ayant le même âge), avant d’être interdite au XIXe puis réautorisée au XXe.

Enfin, les rapports officiels[21] s’accumulent pour en rappeler les effets parfois nocifs. Il est établi qu’elles peuvent être largement contre-productives, en supprimant l’ambiance forestière, en impactant fortement les sols, en altérant le cycle de l’eau, en modifiant le microclimat, en privant le sylviculteur de la possibilité de travailler avec les arbres ayant naturellement résisté. Et ce a fortiori lorsqu’elles conduisent à convertir un peuplement sain et diversifié en une monoculture d’arbres inadaptés. Or comme on l’a vu avec les fonds France Relance et France 2030, cela arrive souvent.

Néanmoins, il n’est pas facile de ne pas céder aux fausses bonnes idées : on peut difficilement interdire les coupes rases, ou même les encadrer. On l’a vu, la coupe rase est d’abord une étape logique dans certaines forêts de production (futaie régulière, monoculture, forêts totalement sinistrées) et l’interdire purement et simplement détruirait des modèles économiques sans gain environnemental réel car une monoculture arrivée à maturité peut justifier une coupe forte. Dans certaines impasses sanitaires, la coupe rase est également nécessaire. Le maitre mot ici est donc le contexte : comme toute opération de gestion d’un espace naturel, la coupe rase est un outil parfois utile et parfois néfaste selon le contexte, et décider d’une régle générale n’est pas judicieux. Néanmoins, on peut, comme cela a été envisagé par le législateur, renforcer l’article L-124–5 du Code de l’Environnement pour abaisser le seuil nécessitant une autorisation préfectorale et/ou étendre l’obligation d’autorisation préalable à toutes forêts, y compris celles bénéficiant d’un plan simple de gestion (PSG[22]). Le risque, qu’il s’agirait d’assumer, est d’engorger les services déconcentrés de l’Etat, déjà débordés, de créer des incertitudes pour le gestionnaire en attente de son autorisation, et de créer des effets de bord, en encourageant la multiplication de dossiers de petites surfaces. Mais c’est la meilleure manière de gérer le cas par cas et de s’assurer de l’intérêt de chaque opération.

Une approche inverse peut être proposée : celle de la carotte. Au lieu de subventionner les propriétaires forestiers à engager des travaux coûteux de coupe et replantation, le gouvernement allemand a décidé de subventionner les propriétaires forestiers qui s’engageaient dans une sylviculture moins intensive[23]. Car il ne sert à rien de vouloir arrêter une vague avec la main : lorsque l’intérêt économique le justifie, les coupes rases auront lieu, même soumises à autorisation. Que la coupe rase coûte, et on lui préfèrera soudain une sylviculture plus douce. Là encore, c’est un choix de politique publique : même si la coupe rase n’est pas interdite, la puissance publique peut décider de ne pas la subventionner pour encourager d’autres pratiques ou la limiter aux cas les plus adaptés.

 

Investir dans l’intelligence humaine

Ce dernier point mérite d’être développé. Car si l’on parle beaucoup d’argent et de principe, il est un sujet dont on ne se préoccupe pas assez : le savoir. Les compétences des hommes et des femmes qui arpenteront nos forêts demain pour y pratiquer la sylviculture durable, adaptative que nous appelons tous de nos vœux. Les savoir-faire de celles et ceux qui réaliseront les travaux et qui transformeront le bois. Les Entreprises de Travaux Forestiers (ETF) peinent à recruter, 50% de leurs effectifs nous viennent de l’étranger. Les effectifs de l’ONF sont revus régulièrement à la baisse. Qui s’est vu présenter à l’école les métiers de la filière forêt-bois ? Quand les avons-nous mis en avant comme des choix de carrières utiles, désirables et synonyme d’épanouissement personnel ? Il suffit pourtant d’accompagner un forestier en forêt, de le regarder lire les arbres, la lumière, les couleurs, les étages, le sol, le climat pour comprendre de quelle richesse d’observation, de quelle science abonde ce métier. Et c’est bien parce que ces compétences nous manquent qu’on investit plutôt dans la standardisation, la mécanisation, la productivité, pour faire toujours plus, avec moins d’humains. Là est le plus grand paradoxe : les tenants d’une sylviculture interventionniste, intensive, anthropocentrée, sont les mêmes qui aux humains préfèrent les machines. Alors, plutôt que de couper la forêt pour prétendument l’adapter, utilisons nos moyens financiers ailleurs : dans les écoles, dans les lycées professionnels, dans le recrutement et la formation des marteleurs et des forestiers de demain.

Sylviculture plurielle, usage raisonné et contraint du bois énergie, relance des politiques sylvocynégétiques, encadrement des coupes rases, investissement dans la formation et l’attractivité des métiers de la forêt : voilà plusieurs pistes que nous proposons d’étudier, pour aller plus loin que les politiques actuelles.

Ayons le courage de changer de paradigme. Le courage d’arrêter ce qui ne marche pas. Le courage de renoncer à des modèles économiques condamnés. Le courage collectif, ONG, administrations comme industriels de revenir à un dialogue constructif. Le courage de renoncer à nos préjugés, de dire qu’on ne sait pas et de réapprendre tous ensemble. C’est rageant, c’est frustrant, c’est enthousiasmant, c’est nécessaire. D’ailleurs, depuis quelques semaines la forêt est devenue une prérogative du ministère de l’environnement avec une réouverture du dialogue sur tous les sujets – peut être faut il y voir la première pierre d’un nouveau paradigme.  Notre pays, dont la cohésion sociale s’effrite, qui doute de ses valeurs, qui est au bord du renoncement a besoin de cause commune : pourquoi pas nos forêts ! Il suffit d’en faire le projet de tous et non de quelques-uns.

 


[1] https://agriculture.gouv.fr/bilan-du-dispositif-daide-au-renouvellement-forestier-2021–2023

[2] https://agriculture.gouv.fr/plantations-forestieres-2022-la-plus-mauvaise-annee

[3] Inventaire forestier national, IGN, Memento 2024

[4] Jean-Baptiste Schwebel, Directeur Général délégué ONF Energie, interrogé lors d’un colloque de la FEDENE

[5] https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/edition-numerique/chiffres-cles-energie-2024/6-bilan-energetique-de-la-france

[6] Une histoire de la forêt, Martine CHALVET, Editions du Seuil, 2011

[7] Bois et Charbon : une histoire symbiotique de l’industrialisation, Jean-Baptiste Fressoz, 2023

[8] https://www.citepa.org/donnees-air-climat/donnees-gaz-a-effet-de-serre/secten/

[9] https://www.strategie.gouv.fr/publications/de-laction-climat

[10] Avec une valeur d’action pour le climat autour de 200€/tCO2

[11] https://inventaire-forestier.ign.fr/IMG/pdf/memento_2024.pdf

[12] https://www.onf.fr/vivre-la-foret/%2B/21df::renouvellement-forestier-la-mobilisation-continue.html

[13] https://occitanie.cnpf.fr/enrichirr-enrichissements-en-sylviculture-melangee-couvert-continu

[14] https://agriculture.gouv.fr/bilans-annuels-en-sante-des-forets

[15] https://infos.ademe.fr/lettre-recherche/les-recherches-de-lademe-sur-la-preservation-des-sols-forestiers/

[16] https://franceboisforet.fr/2024/02/12/communique-de-presse-2030–2050-quel-scenario-carbone-pour-la-filiere-foret-bois/

[17] https://www.info.gouv.fr/upload/media/content/0001/12/eb3d87e04b96b5dc62fad4a484fb4112d9735db1.pdf

[18] https://www.onf.fr/vivre-la-foret/%2B/23f4::securite-et-traque-affut-le-nouveau-mode-de-chasse-innovant.html

[19] https://www.ign.fr/files/default/2023–10/memento_oct_2023.pdf

[20] https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/rapports/cion-dvp/l16b1178_rapport-information.pdf

[21] https://www.academie-sciences.fr/pdf/rapport/060623_foret.pdf

[22] Le Plan Simple de Gestion (PSG) est pour le propriétaire forestier un outil d’analyse des fonctions économique, écologique et sociale de sa forêt. Il programme les coupes et travaux

[23] https://www.bmuv.de/pressemitteilung/klimagerechter-umbau-des-waldes-kommt-voran

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