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La grande conversation 2022

Dans le « nouveau régime climatique », le choix entre écolo-conservatisme et écologie ouverte

L’écologie s’exprime actuellement sous différentes formes politiques, dont l’écolo-conservatisme est l’un des courants en plus forte progression. Au nom d’une nature figée, il s’oppose aux mutations pourtant nécessaires à l’adaptation au changement climatique et à l’accueil de nouvelles populations. Cette vision fausse des écosystèmes se traduit, bien que ce ne soit pas explicite, en une société fermée où le mélange et la transformation sont exclus. Il convient de développer l’alternative de l’écologie ouverte, fondée sur une conception de la nature en mouvement, sur la négociation avec les écosystèmes et sur l’hospitalité de nos lieux de vie.

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Cette publication fait partie de La grande conversation 2022

Le décès récent du philosophe et sociologue Bruno Latour a remis en lumière la nécessité et la rareté d’une pensée politique de l’écologie en France. Latour avait notamment décrit le nouvel universel qui nous lie et sous-tend notre rapport au monde actuel : « Chacun d’entre nous commence à sentir le sol se dérober sous ses pieds […], nous sommes tous en migration vers des territoires à redécouvrir et à réoccuper »[1]. Le sentiment d’appartenir à un monde abîmé et en danger, auparavant éprouvé par certaines populations, certains pays, s’étend désormais à toutes et tous et redéfinit nos catégories politiques. Les incendies et canicules de l’été dernier, qui ont eu pour particularité de rapprocher la menace climatique des Français et de l’inscrire dans leurs sensibilités immédiates, ont renforcé la prise de conscience. La question n’est plus, du moins en France, de savoir s’il y a ou non un dérèglement climatique d’origine anthropique, mais quelle posture il convient d’adopter pour y faire face et le freiner. L’écologie étant arrivée tardivement dans la pensée politique, elle s’introduit dans les idéologies déjà en place de manière parfois peu rigoureuse et confuse. Alors qu’elle se diffuse, il serait erroné de croire qu’elle peut devenir un nouveau consensus qui s’ajouterait à des pensées politiques diverses par ailleurs. Car on peut établir toutes sortes de doctrines en partant de l’écologie, des plus sociales et progressistes aux plus réactionnaires. C’est pourquoi sans un travail d’explicitation et de clarification des différents courants de pensée, on court le risque de ne pas comprendre les coalitions qui se forment à présent et de laisser s’imposer des courants de pensée dont les lourdes visées idéologiques ne sont pas toujours explicites. Actuellement, la posture conservatrice de l’écologie, qui gagne du terrain et voit naître des coalitions sans grand sens, permet en réalité au conservatisme de triompher, au nom de l’écologie. Face à un sol qui se dérobe et à des territoires à redéfinir, il devient urgent de choisir son camp : celui d’une écologie du repli ou celui d’une écologie ouverte, du mélange.

Le localisme réactionnaire

Tentons de décrire ces camps et leurs implications. Il est assez aisé de défendre le conservatisme au nom de l’écologie : la nature serait le lieu de l’immuable, des traditions, des inégalités (notamment femme-homme) et de la frontière. Le fait de préserver un monde naturel en danger en évitant des changements trop importants pourrait être vu comme une définition actualisée du conservatisme ; François-Xavier Bellamy déclarait ainsi en 2021 que « le cœur de l’activité politique consiste à prendre soin de biens vulnérables dont nous ne sommes pas les auteurs, qui précèdent toute possibilité, et auxquels l’avenir a droit. C’est le cas de la nature par exemple, et de ce point de vue la droite aurait dû être aux avant-postes de l’écologie – qui est une préoccupation éminemment conservatrice, en un sens ! »[2]. Conserver cet état fragile et les possibilités de vie qui y sont liées : tous les écologistes pourraient se dire conservateurs s’il s’agissait uniquement de cela ; tous les écologistes pourraient même se réjouir d’être rejoints dans leur combat en faveur de l’habitabilité de la planète par l’ensemble des conservateurs, ce qui est hélas encore très loin d’être le cas aujourd’hui. Mais en réalité les lignes de clivage se dessinent en aval de cette position de principe :  qui pourra participer au projet de préservation de la nature au sein d’une société donnée, qui en sera exclu ? Quelles valeurs associe-t-on à la protection des écosystèmes, qui nécessite des choix politiques forts ?  

Du côté du Rassemblement National, la doctrine du « juvinisme » a en partie répondu à ces questions : Hervé Juvin a développé une pensée articulée autour du « localisme » et de l’écologie qui a fortement influencé le parti. En 2020, la revue Le Grand Continent publiait un texte[3] permettant d’éclairer cette doctrine : la préférence locale et nationale est mise en lien avec la préservation des écosystèmes ; la fermeture des frontières permet de protéger à la fois un équilibre naturel et un équilibre civilisationnel. Tournant la critique radicale de la mondialisation marchande et du libéralisme vers la défense du « foyer territorial », le juvinisme renoue avec des accents maurrassiens bien connus quand il promeut « la conscience du devoir de transmission familiale, locale et nationale » et propose un vibrant plaidoyer pour le sol et les traditions.

A l’heure de la progression de nombreux mouvements d’extrême-droite en Europe, ce type de doctrine a le vent en poupe. La « nature », nouvel idéal de pureté, peut englober des communautés humaines natives tout autant que des espèces animales et végétales indigènes. Un monde stable et appelé à rester en dehors de l’histoire s’oppose alors à des individus et des écosystèmes en mouvement, instables et menaçants. Cette doctrine est pour le moins explicite, bien qu’elle s’appuie sur une vision totalement erronée de la nature, que peu de termes décrivent mieux que le mouvement.

L’écolo-conservatisme  

On peut distinguer un deuxième camp, qui regroupe des conservateurs historiques et des personnes qui, en défendant l’écologie, adoptent de fait et parfois de manière involontaire le conservatisme. Celui-ci s’appuie sur la défense des écosystèmes et sur une patrimonialisation de la nature pour en tirer des conclusions et des combats, sans pour autant décrire les arbitrages mis en place. La nature devient une raison légitime pour s’opposer à la création de logements sociaux, à l’accueil de migrants ou à la transformation des territoires. Même si ces finalités ne sont pas explicitement défendues en principe, elles s’imposent dans les faits, au nom de l’écologie.  L’écologie est alors brandie pour ne rien changer, pour tenir un monde figé, comme si celui-ci était par principe bon. Au nom de la nature, on ne transforme plus, on n’accueille plus, on ne crée plus de nouveaux services publics. C’est précisément la finalité qu’il convient de scruter : qu’a-t-on sacrifié au nom de la préservation de la nature ? S’il s’agit de projets qui permettaient d’accueillir, de soutenir, de soigner, réfléchissons à deux fois au motif invoqué et à la sincérité de l’argument naturel : l’écologie peut avoir bon dos. Car si l’on refuse au nom de la nature, on présuppose qu’il n’existe pas de convergence possible entre ces combats, que le migrant devient l’ennemi du végétal, que les nouveaux arrivants menacent l’écosystème en place, que le nouveau dispositif menace la nature. Les conflits autour de l’éolien sont un bon exemple : plutôt que de proposer des solutions, on crée un clivage et on l’amplifie en laissant croire que l’écologie relève de la défense de l’immuable. Cette posture se développe pour l’instant de manière diffuse et sans chef.fes de file clair.es, entre associations, individus engagés dans divers combats locaux et coalitions temporaires écolo-conservatrices, mais sa structuration au niveau national n’est qu’une question de temps et serait un développement inquiétant d’une écologie conservatrice qui ne dit pas son nom.

L’écologie ouverte

En quoi consisterait alors une écologie ouverte ? Bruno Latour avait justement tenté de distinguer le « local moins » du « local plus » : le local qui enferme, qui rétrécit l’horizon des possibles par opposition au local qui émancipe et offre de nouveaux rapports de soin et d’entraide. Il expliquait que « pour rassurer, il faudrait être capable de réussir deux mouvements complémentaires que l’épreuve de la modernisation avait rendus contradictoires : s’attacher à un sol d’une part ; se mondialiser de l’autre ». La mondialisation devient chez lui une diversification des modes d’appartenance au monde, une multiplication des alternatives. Cela suppose une certaine conception de la nature, qui n’est pas celle évoquée dans les cas précédents : ce « local plus » s’accompagne d’une nature en mouvement, d’écosystèmes qui accueillent, évoluent et s’entremêlent avec l’humain plutôt qu’ils ne le mettent à distance. Bruno Latour nous aura enseigné comment dépasser une conception datée de la nature où celle-ci est mise à distance des êtres humains, figée et donc incomprise. Cette conception n’offre aucun débouché politique capable de résoudre la crise écologique, car la grande séparation ne nous permet pas de nous reconnaître en tant que partie des écosystèmes et donc d’intégrer les entités naturelles à notre société. La nature intégrée à la politique n’est pas figée, on peut dialoguer et négocier avec ses entités, comme dans ces formes nouvelles d’assemblées et de négociations qu’avaient développées Latour. Ainsi l’écologie ouverte suppose-t-elle une explicitation permanente des enjeux, des arbitrages, des acteurs, pour prendre les bonnes directions.

L’exemple de la restauration écologique : la nécessité d’une approche dynamique des écosystèmes

Négocier suppose non seulement d’expliciter les choix, mais aussi d’accepter que les entités naturelles ne sont pas figées, qu’elles peuvent s’intégrer à des projets. L’étude de la restauration écologique est à ce titre éclairante : cette pratique, qui consiste à soigner et réparer un écosystème endommagé (par exemple une forêt brûlée ou un lac asséché) a mis en lumière les différentes attitudes qui peuvent exister au sujet de l’écologie[4]. Alors que la restauration écologique s’est beaucoup concentrée sur le retour à un écosystème passé et parfois une vision nostalgique d’un lieu (excluant par exemple, dans le cas des Etats-Unis, l’apport de populations Amérindiennes), sa définition a peu à peu évolué pour intégrer une approche plus dynamique, pour ne pas mettre à l’écart du projet certaines communautés humaines, et permettre l’adaptation d’un lieu aux conditions futures. La restauration était auparavant vue comme une pratique éparse, elle devient aujourd’hui un rapport nécessaire aux écosystèmes qui sont tous, d’une manière ou d’une autre, abimés par les conditions climatiques. Nous devons partout apprendre à réhabiter les territoires, qu’ils soient ruraux ou urbains : réhabiter des zones agricoles où les sols sont parfois endommagés, réhabiter des villes devenues trop chaudes et trop peu végétales. C’est pourquoi la vision d’une nature figée ne fonctionne pas : le mouvement est nécessaire pour maintenir les conditions d’habitabilité de notre monde. Refuser les évolutions par principe, au nom du maintien d’écosystèmes en place, rend nos territoires inhabitables. L’adaptation est plus que jamais nécessaire et donc la transformation dans son sillage : transformation des rues, des places, des bâtiments, des écosystèmes ; cette transformation devant bien sûr se dérouler dans un tissage fin avec l’existant.

Le risque d’une écologie qui enferme et exclut

L’écolo-conservatisme s’appuie sur deux piliers : celui d’une nature statique, qui serait incapable d’évoluer, et celui d’une société fermée, qui n’est pas explicité en tant que tel mais résulte du premier postulat.  S’appuyer sur la nature ne consiste pas à choisir la perpétuation d’un équilibre illusoire mais à générer ce changement qui lui est inhérent : c’est ce qu’expliquent de manière différente le philosophe Emanuele Coccia, qui, dans La Vie des Plantes[5], décrit à quel point le mélange est condition de survie des végétaux et élément constitutif de leur histoire ; ou le biologiste Mark A. Davis, qui aux côtés de dix-huit autres spécialistes de l’écologie appelait en 2011 dans la revue Nature[6] à sortir de l’obsession pour une conception figée des espèces, plaçant sur un piédestal les espèces natives. Les auteurs y affirment : « Il est temps pour les scientifiques, les gestionnaires de terres et ceux qui produisent les politiques publiques d’abandonner leur obsession de la dichotomie entre les natifs et les étrangers, et d’adopter des approches plus dynamiques et pragmatiques de la conservation et de la gestion des espèces – des approches plus appropriées à notre planète qui évolue rapidement »[7]. Plus généralement, une conception conservatrice de la nature s’affaiblit lorsqu’elle ignore le rôle de la diversité génétique dans l’évolution et la résilience des espèces : pour survivre et se conserver, un écosystème doit avoir les ressources d’un changement permanent. Dans le monde agricole, l’homogénéité génétique des semences industrielles a réduit leurs chances de survie à toutes sortes de chocs exogènes (événements climatiques, mutations de l’environnement, etc.). A l’inverse, la diversité générique et variétale augmente leurs chances de survie : on ne peut méconnaître ce besoin de diversité lorsque l’on tente de préserver les conditions d’habitabilité d’un territoire.  Sortir d’une conception figée de la nature revient ainsi à laisser une place aux nouveaux venus, aux étrangers et non à défendre seulement celles et ceux qui ont la chance d’être déjà là, et c’est vrai des humains comme des plantes. En la matière, la conception de l’écologie que l’on défend, influence directement la possibilité ou non d’une société accueillante. Comme l’exprimait Bruno Latour, le nouveau défi se pose dans les termes suivants : « comment organiser une vie collective autour de ce formidable défi d’accompagner dans la recherche d’un sol durable des millions d’étrangers ? ».

Vers de nouveaux récits pour créer un imaginaire climatique

Le développement de cette écologie ouverte ne sera possible qu’à travers de nouvelles formes de récits, qui ont cruellement manqué jusqu’ici. Dans son ouvrage Le Grand Dérangement[8], le romancier et essayiste Amitav Ghosh décrit le tournant à opérer pour que la nature prenne enfin une place appropriée dans l’imaginaire, qui ne soit pas celle d’une nature passive, toujours en arrière-plan des actions humaines, subissant des politiques et des choix. Il remarque qu’à part dans la science-fiction, où le climat tient un rôle important, celui-ci est un grand absent de la littérature ou alors de manière passive, figée ou sacralisée. On retrouve là la même problématique que pour le genre féminin, toujours mis sur un piédestal en même temps qu’il est nié, comme l’a si justement décrit Alice Zeniter dans Je suis une fille sans histoire[9]. Il s’agit donc de développer des récits de tous types, dont des récits politiques, dans lesquels la nature ne sera pas seulement un monde rêvé ou menace, mais un monde en mouvement, en négociation avec les communautés humaines, capable d’action et de transformation. Sans ces nouveaux récits, l’imaginaire pauvre et illusoire de l’écologie conservatrice risque de remporter la bataille. Parmi les nombreux enseignements de Bruno Latour, retenons celui de ne pas laisser cette forme d’écologie prendre le dessus.


[1] Bruno Latour, Où Atterrir, La Découverte, 2017

[2] https://lvsl.fr/francois-xavier-bellamy-lecologie-est-une-preoccupation-eminemment-conservatrice/

[3] https://legrandcontinent.eu/fr/2020/06/26/herve-juvin-lartisan-de-la-nouvelle-doctrine-du-rassemblement-national/

[4] Ces attitudes sont décrites dans mon ouvrage Artefacts naturels publié en 2016 aux Editions de l’Eclat.

[5] Emanuele COCCIA, La Vie des Plantes, Bibliothèque Rivages, 2016.

[6] Mark a. DAVIS et al., « Don’t judge species on their origins », Nature, Vol. 474, 2011.

[7] Idem.

[8] Amitav GHOSH, Le Grand Dérangement, Editions Wildproject, trad. Morgane ISERTE et Nicolas HAERINGER, 2021

[9] Alice ZENITER, Je suis une fille sans histoire, L’Arche, 2021.

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