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Note

Le grand paradoxe – ou pourquoi le règne du cash est loin de s’achever

La pandémie de coronavirus a relancé le débat sur l’avenir du cash, alimenté par des inquiétudes liées à la transmission du virus par les billets et les pièces, certains commerces refusant les paiements en espèces ou encourageant fortement les paiements sans contact. La presse a abondé dans le sens de la mort du cash : « Et si la crise du COVID-19 précipitait la fin de l’argent liquide ? ». Il est aisé d’inférer de l’usage accru des moyens de paiement électroniques une diminution inéluctable du rôle et de la présence des espèces. Seul problème : les données disponibles contredisent cette conclusion ! Comment s’explique cette remarquable résilience du cash ? Seule forme de monnaie émise par les banques centrales et qui soit accessible au grand public, l’argent liquide constitue un des piliers de la confiance dans la monnaie. Mode de paiement sûr, gratuit et universellement accepté, l’argent liquide est résilient : il n’a pas besoin d’un branchement électrique ou d’une liaison internet. Il favorise l’inclusion financière en permettant l’accès de tous à ce bien public qu’est la monnaie. Il préserve les données personnelles, abondamment utilisées par les moyens de paiement numériques. C’est également un support d’épargne, vers lequel les ménages, notamment les plus modestes, se tournent en temps de crise. Comme l’or pour les ménages plus aisés, le cash est une valeur refuge, surtout quand les taux d’intérêt sont bas, voire négatifs. L’argent liquide reste donc bien vivant, comme le montre la hausse du volume d’espèces en circulation. La transition vers un monde sans cash exigerait, à l’inverse, une démonétisation qui mettrait en péril la confiance dans la monnaie et la liberté de choisir entre différents modes de paiement. Si les travaux des banques centrales suggèrent qu’une monnaie digitale de banque centrale pourrait voir le jour, le règne du cash est loin de s’achever. L’analyse de Marc Schwartz, Président-directeur général de la Monnaie de Paris et Yannis Messaoui, diplômé en économie de Yale University et étudiant à HEC Paris pour Terra Nova.
Par
  • Marc Schwartz
Publié le 

Si  les  médias  annoncent  fréquemment  la  disparition imminente  des  espèces, la circulation  de  monnaie  fiduciaire  (les  pièces  et  les  billets)  n’a  jamais  été  aussi importante. En dépit de l’essor des paiements numériques, l’argent liquide n’a pas dit son dernier mot.

1) Le volume d’espèces en circulation ne cesse d’augmenter

Mesurée par la valeur des pièces et des billets en circulation ou par le rapport entre cette  valeur  et  le  PIB, la  demande  d’espèces  ne  cesse  d’augmenter  au  niveau mondial, à quelques exceptions près (Chine, Suède…).Les espèces en circulation connaissent ainsi depuis vingt ans une hausse continue de 6 à 8% par an, pour l’euro et le dollar américain. Depuis l’introduction de la monnaie européenne en 2002, la valeur des euros en circulation a été multipliée par six. La part des espèces en circulation dans le PIB de la zone Euro a, quant à elle, doublé entre 2006 et 2019, passant de 5,1% à 11,1%.En dépitdes craintesliées à la pandémie de COVID-19 et à la transmission du virus par les espèces, largement infondées, la circulation d’argent liquide a connu une forte augmentation en 2020: +10% pour l’euro et + 15% pour le dollar. Cette dynamique estvraisemblablement liée à un phénomène dethésaurisation. Contrairement aux idées reçues, la crise sanitaire a suscitéune véritable « ruée vers le cash ». D’un  point  de  vue  macroéconomique, la  demande  d’argent  liquide  est  liée positivement à la croissance économique, et négativement aux taux d’intérêt. En période de crise, l’incertitude renforce le rôle des espèces comme réserve de valeur. La monnaie fiduciaire est encore largement utilisée et demandée, pour ses différents usages.  Sa  circulation  continue  d’augmenter  en  raison  de  la  conjoncture macroéconomique  (longue  période  de  croissance, taux  d’intérêts  bas), d’une inquiétude  systémique liée aux crises économiques et des attraits persistants du cash comme moyen de paiement.

2)  Les  espèces  continuent  de  jouer  un  rôle  important  comme  moyen  de paiement

L’usage  transactionnel  des  espèces  tend  cependant  à  reculer, les  alternatives  àl’argent  liquide  représentant  une  part  croissante  des  paiements.  Les  particuliers détiennent de plus en plus de cartes de paiements et la valeur des paiements par carte a doublé depuis 2000 au niveau mondial. Avec la baisse des montants minima d’acceptation, le  paiement  sans  contact  entre  en  concurrence  directe  avec  les espèces.Malgré ce repli, l’argent liquide reste le moyen de paiement le plus utilisé dans la zone Euro, selon la BCE. En 2019, les espèces représentaient 73% des paiements effectués dans la zone Euro (contre 24% pour les cartes) et 59% des paiements en France  (contre  35%  pour  les  cartes).  L’argent  liquide  reste  préféré  pour  les transactions de faible valeur.Le repli de l’usage transactionnel de l’argent liquide s’est accéléré durant lacrise sanitaire.  Selon  un  sondage  réalisé  en  2020 par  la  BCE, 40%  des  personnes interrogées  déclarent  qu’elles  utilisent  moins  les  espèces  pour  leurs  achats  du quotidien. Des études similaires effectuées aux États-Unis ou Canada donnent des résultats comparables. Globalement, on voit apparaître deux tendances opposées: moindre recours aux espèces pour les paiements du quotidien et plus forte appétence pour le cash comme réserve de valeur. L’épidémie de COVID-19 a accéléré la transition vers le paiement numérique, sans pour autant sonner la fin des espèces comme moyen de paiement.

3) Un changement de paradigme : de la mort du cash à la défense des espèces

La Suède, première nation ayant annoncé l’avènement d’une société sans cash, a changé de politique en 2018 et commencé à défendre l’usage des espèces. Cette évolution a été saluée par la BCE et la Commission Européenne, qui ont affirmé leur volonté  de  garantir  l’accès  aux  espèces  et  leur  acceptabilité.  Pour  la  BCE, les espèces doivent rester « largement disponibles et accessibles ». Ce changement de paradigme élève les espèces au statut de bien public. Les arguments en faveur de l’argent liquide sont nombreux: Il est d’abord un moyen de paiement gratuit, universel et facile à utiliser. Les billets et les pièces, seule monnaie ayant cours légal, sont dotés d’un pouvoir libératoire immédiat qui leur est propre. Les espèces sont un moyen de paiement inclusifpour ceux qui n’ont pas de compte bancaire (30 millions de personnes en Europe) ou ceux qui ne maitrisent pas les outils numériques (20% de la population française). L’argent liquide est le moyen de paiement le plus résilient, son usage ne dépendant pas d’une infrastructure spécifique, contrairement aux modes de paiement digitaux, vulnérables aux pannes ou aux catastrophes naturelles. L’argent liquide préserve la liberté  de  choixentre  les  modes  de  paiement, garante  de  la  confiance  dans  la monnaie. Il  protège  les  données  personnelles, utilisées  par  les  opérateurs  de paiement numériques à des fins publicitaires. Si les espèces sont souvent dénoncées comme facilitant les activités criminelles, elles ne sont pas le seul moyen de paiement à pouvoir être détourné pour des motifs frauduleux. Les citoyens restent très majoritairement attachés aux espèces pour des raisons rationnelles, mais  aussi  pour  des  raisons  psychologiques  et  symboliques.  La monnaie  ne  constitue  pas seulement  un  moyen  de  paiement, mais  aussi  une institution  économique  qui  crée  du  sens  et  signale  l’appartenance  à  une communauté.

4) Vers une monnaie digitale de banque centrale ?

Les instituts d’émission pourraient émettre une monnaie digitale de banque centrale (MDBC), qui serait d’un usage similaire à la monnaie digitale commerciale que nous connaissons déjà. Ce cash numériquedevrait toutefois présenter les mêmes atouts que l’argent liquide, ce qui rend les conditions de son existence exigeantes. Une monnaie  digitale  de  banque  centrale  pourrait  également  entraîner  une désintermédiation du système bancaire. Les  travaux  des  banques  centrales  sont  encore  au  stade  expérimental  et exploratoire.  Il  est  peu  probable  que  des  monnaies  digitales  de  banque  centrale destinées au grand public voient le jour à brève échéance.

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Il  est  indéniable  que  la  crise  sanitaire  accélère  la  transition  vers  les  paiements digitaux.  Mais  la  pandémie  de  coronavirus  n’a  pas  précipité  la  fin  du  cash  et  a entraîné au contraire une accélération de la demande d’espèces. C’est le grand paradoxe de cette crise, qui éloigne une part des consommateurs du paiement en espèces, mais renforce l’attrait du cash.  Le règne du cash est loin de s’achever : on ne se débarrasse pas aussi facilement d’un bien public !

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