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Note

Les sous-sols sont l’avenir des villes : les exemples de Paris et Barcelone

Tout au long de leur histoire, les villes ont aménagé des espaces souterrains. Au vingtième siècle, cette pratique s’est considérablement développée : réseaux en tous genres, métros, parkings, centres commerciaux. Le siècle nouveau, marqué par les crises sanitaires et climatiques, invite à un changement de regard sur la ville souterraine. Les cas de Barcelone et de Paris le montrent : les sous-sols constituent une ressource précieuse pour relever les défis des villes européennes denses – qualité de vie dans l’espace public, régénération urbaine, mobilité durable.

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L’usage des espaces souterrains accompagne depuis toujours le développement des villes. L’architecte et ingénieur français Édouard Utudjian a inventé l’expression « urbanisme souterrain ». Dès les années 1950, il portait des idées novatrices sur le potentiel des sous-sols[1]. Dans les années 1990, Sabine Barles et André Guillerme ont prolongé cette réflexion dans L’Urbanisme souterrain[2]. Plus récemment, Dominique Perrault a publié Groundscapes. Other Topographies, où il croise architecture souterraine, écologie, ingénierie et géographie[3], et Han Admiraal a proposé une réflexion critique sur les enjeux environnementaux, éthiques et socio-économiques qui doivent guider la conception et l’utilisation des espaces souterrains[4].

Le vingtième siècle a enfoui dans le sol les grands réseaux de services urbains : électricité, gaz, téléphone, eau potable, assainissement, métro, voies ferrées, voirie. Mais les défis auxquels font face les villes aujourd’hui appellent un tout autre regard sur les sous-sols. Lors du lancement de l’appel à projets « Réinventer Paris 2 – Les dessous de Paris » en 2017, nous écrivions : « Les sous-sols sont en quelque sorte les grands invisibles de notre métropole. Ils ont profondément changé la vie quotidienne au XXᵉ siècle, en nous apportant le chauffage urbain, le gaz, l’électricité, le métro, le téléphone, les égouts. Mais on les a cantonnés à un rôle d’espaces de service, cachés au plus grand nombre »[5].

En nous appuyant sur les cas de Barcelone et de Paris, nous montrons ici que le sous-sol peut contribuer de façon décisive à trois grands chantiers de la ville européenne contemporaine : améliorer la qualité des espaces publics, regénérer les quartiers existants, inventer une mobilité plus durable.

 

1. Le sous-sol au service de la qualité de vie urbaine

Le changement climatique bouleverse les villes européennes. Canicules, sécheresses, pluies torrentielles : ces phénomènes dégradent le quotidien des habitants et coûtent cher. Deux exemples suffisent à le mesurer : les îlots de chaleur urbains rendent les rues impraticables aux heures les plus chaudes ; les orages de printemps et d’automne provoquent des crues meurtrières. Les scientifiques sont formels : ces épisodes vont s’aggraver. Il y a urgence à bâtir des politiques de résilience dans lesquelles le sous-sol a un rôle majeur à jouer.

Dans la plupart des villes, le sous-sol offre des solutions pour rafraîchir la ville, améliorer le cycle de l’eau et la biodiversité, et économiser l’énergie et l’eau.

1.1. Rafraîchir la ville par le sous-sol

À partir de trois mètres de profondeur, la température du sous-sol est remarquablement stable : entre 10 et 16 °C selon la latitude. Voilà un atout considérable à l’heure où les vagues de chaleur se multiplient. À Barcelone comme à Paris, on s’efforce de créer des refuges climatiques en surface, en misant sur la végétalisation ; on signale aussi aux citoyens les équipements publics climatisés qui leur sont ouverts. Mais le sous-sol, lui, reste un gisement de fraîcheur largement inexploité.

Les catacombes de Paris en sont l’illustration la plus spectaculaire : 300 km de galeries où règne une fraîcheur constante. Aménager des refuges climatiques dans les catacombes est une solution intéressante pour Paris dans la mesure où le réseau existe déjà et couvre une partie importante de la ville. D’autres villes soumises à des climats extrêmes ont franchi le pas. Dallas et Montréal disposent de corridors piétons souterrains qui doublent l’espace public de surface et permettent à la ville de vivre malgré les pics de chaleur ou de froid.

Le cas de Montréal est le plus saisissant, même si ses espaces souterrains se sont développés pour lutter contre la rigueur de l’hiver. La ville possède 33 kilomètres de galeries commerciales souterraines en activité, fréquentées chaque jour par 500 000 personnes, reliées à 60 ensembles immobiliers et desservies par 900 accès. L’histoire de ce réseau remonte au début du XXᵉ siècle, quand l’arrivée du train transcontinental dans le nouveau centre-ville a laissé une balafre dans le tissu urbain – cauchemar de l’époque, germe de ce que l’on appelle aujourd’hui la « Ville intérieure ». Ses concepteurs se sont inspirés de Léonard de Vinci[6] et d’Eugène Hénard[7], mais aussi du Rockefeller Center de New York (1930), qui avait démontré les possibilités d’une ville en trois dimensions. L’unicité du propriétaire foncier – la compagnie ferroviaire – a facilité la construction de Place Ville Marie en 1962, conçue par Ponti et Pei : ses galeries commerciales souterraines reliaient déjà la gare centrale, le siège de la compagnie et l’Hôtel Queen Elizabeth. Par la suite, l’ouverture du métro a favorisé le déploiement de nouvelles galeries, progressivement connectées entre elles et à d’autres bâtiments pour former la « Ville intérieure ».

Des galeries souterraines courant sous les rues existantes engendrent des « villes analogues » qui risquent de vider la surface de sa fonction de lieu de rencontre. Il faudra toujours veiller à l’équilibre entre le dessus et le dessous, pour que la ville conserve sa vitalité. L’expérience de Montréal montre que la ville souterraine peut être un espace de protection face aux températures extrêmes.

Fig. 1 : Plan des catacombes de Paris 1895. (Bibliothèque Nationale) Fig. 2 et 3 : Photos Catacombes

Fig. 4 : les phases de construction de la Ville Intérieure de Montréal (www.ovi.umontreal.ca/documents)

1.2. La trame brune : cycle de l’eau et biodiversité

La « trame brune » s’inspire des trames verte et bleue, mais porte sur la continuité des sols de pleine terre. Le concept recouvre l’ensemble des pratiques d’aménagement destinées à préserver ou à rétablir cette continuité écologique. L’urbanisation provoque l’occupation et l’artificialisation des sols. Or, ceux-ci remplissent des fonctions essentielles que les politiques de continuité écologique négligent trop souvent : ils préservent la biodiversité, régulent les cycles de l’eau, absorbent et stockent le CO2, filtrent les polluants, nourrissent les végétaux. Pourtant, sur le plan juridique, la trame brune ne bénéficie toujours pas de la reconnaissance dont jouissent les trames verte et bleue, seules à figurer dans la réglementation.

Paris et Barcelone n’en sont encore qu’aux prémices. Leurs efforts portent avant tout sur la désartificialisation des sols et le renforcement de leurs trames verte et bleue. Deux réalisations récentes en témoignent : la place de Catalogne à Paris et les « Eixos Verds » (axes verts) à Barcelone, dont le Carrer de Cent est l’exemple le plus emblématique.

Fig. 5 et 6 : Place de Catalogne avant et après le verdissement (C. Belin and Guillaume Bontemps – Ville de Paris)

Fig. 7 : Eixos Verds- rue du Consell de Cent avant et après (Ville de Barcelone)

Fig 8, 9 et 10 : rue du Consell de Cent / rue Rocafort avant et après (Ville de Barcelone)

1.3. Climatisation et eau : les ressources du sous-sol

Le sous-sol peut aussi contribuer au confort intérieur des bâtiments, en matière de climatisation comme de gestion de l’eau. Les réseaux centralisés de chaleur et de froid tirent parti du sous-sol pour trois raisons : la température y est naturellement stable, les installations ne défigurent pas la ville, et elles peuvent mobiliser des ressources souterraines pour chauffer ou rafraîchir les bâtiments.

Paris offre à cet égard un cas d’école. « Fraîcheur de Paris », codétenue par Engie (85 %) et la RATP (15 %), exploite le plus grand réseau de froid urbain d’Europe, qui utilise l’eau de la Seine pour refroidir les bâtiments connectés. En 2025, il s’étend sur plus de 100 km de canalisations souterraines, alimente 15 centrales de production et dessert plus de 850 bâtiments[8]. L’extension du réseau de refroidissement à Paris jouera un rôle essentiel dans la lutte contre la prolifération des climatiseurs individuels, conséquence du réchauffement climatique et des pics de chaleur. Par rapport à une climatisation individuelle, le réseau permet de réduire de moitié la consommation d’énergie et les émissions de CO₂, et de 65 % la consommation d’eau[9]. Surtout, il ne rejette pas d’air chaud dans les rues, à la différence des climatiseurs classiques qui aggravent les îlots de chaleur urbain. L’ambition est de tripler le nombre de bénéficiaires d’ici 2042, en raccordant notamment les écoles, les crèches, les Ehpad et les hôpitaux.

À Barcelone, seuls deux quartiers ayant fait l’objet de vastes opérations de rénovation – 22@ (200 hectares) et La Marina del Prat Vermell (75 hectares) – sont équipés de réseaux de chaud et de froid. Le premier est alimenté par une usine de traitement des déchets, le second par une centrale biomasse. Il n’existe en revanche aucun cadre réglementaire incitant au développement de la géothermie à l’échelle de la ville.

S’agissant de l’eau, les deux villes disposent de ressources remarquables. Outre son réseau d’eau potable, Paris possède un réseau d’eau non potable de près de 1 700 km, alimenté par le canal de l’Ourcq et utilisé pour le nettoyage des égouts et des rues ainsi que l’arrosage des espaces verts. Sa capacité excédentaire pourrait être mise à profit pour contribuer au rafraîchissement de la ville. Barcelone exploite quant à elle d’importantes nappes phréatiques aux mêmes fins, bien que la salinisation croissante de ces eaux souterraines soit un sujet de préoccupation.

 

2. La contribution du sous-sol à la régénération urbaine

Au XXIᵉ siècle, l’urbanisme européen a définitivement basculé : sa tâche essentielle n’est plus de conquérir de nouveaux territoires, mais de transformer ce qui existe déjà. Loin des dynamiques d’expansion qui caractérisent les métropoles africaines, les villes du vieux continent ont globalement stabilisé leur démographie. La planification urbaine de demain portera donc moins sur l’extension que sur l’intervention dans le tissu existant — préservant ainsi les espaces naturels indispensables à l’équilibre des écosystèmes. Il ne s’agit plus seulement de croître, mais d’améliorer, grâce à la régénération urbaine.

Les structures et les conditions préexistantes en constituent la matière première. Chaque élément bâti compte ; regarder la ville existante sous le maximum d’angles est la condition d’une intervention réussie. Le sous-sol, avec ce qu’il recèle — naturel et construit — fait pleinement partie de ce patrimoine. Il peut intervenir de façon significative dans trois domaines.

2.1. Mieux connaître pour mieux aménager

La surface de la ville a été abondamment étudiée et cartographiée. Ces descriptions fines sont indispensables : un bon projet naît toujours d’une bonne analyse de l’existant, nourrie de cartes multiples. Mais l’immense majorité de ces cartes porte sur ce qui est visible en surface. Le sous-sol, lui, reste le parent pauvre de la connaissance urbaine. Il est rare de trouver des cartographies d’ensemble qui dépassent la vision sectorielle, dans laquelle chaque gestionnaire de réseau connaît son tracé et chaque propriétaire sait ce que renferme sa parcelle, mais où personne ne dispose d’une vue globale de ce qui est construit sous terre. La géologie urbaine elle-même comporte des lacunes, car il est difficile d’étudier des sols que l’intervention humaine a perturbés, parfois de manière imprévisible.

Barcelone a franchi un pas décisif en la matière. La thèse Barcelona oculta : la rellevància del subsòl en una gran ciutat contemporània propose une étude complète de ce qui est bâti sous la ville – un domaine jusque-là délaissé, alors même que la surface de Barcelone est l’une des plus étudiées au monde[10]. Cette cartographie inédite a donné lieu à de multiples lectures[11]. Elle a fait apparaître ce que l’on a appelé des « pépites urbaines » : des trésors enfouis qui révèlent des réalités insoupçonnées[12].

Deux exemples sont particulièrement parlants. Dans le quartier de l’Eixample, l’idéal égalitaire d’Ildefons Cerdà se lit mieux sous terre qu’en surface : la cartographie des immeubles dotés de quatre niveaux de sous-sol ou plus révèle une répartition remarquablement homogène, alors qu’en surface, les immeubles de grande hauteur brisent cet équilibre. Dans la Ciutat Vella, cœur historique de la ville, le sous-sol dévoile une diversité qui exprime toute la complexité du tissu urbain : variété des formes, des tailles, des profondeurs et des usages, jeu de contrastes entre le grand et le petit, l’ancien et le récent, le superficiel et le profond. Regarder sous la ville, c’est découvrir une complexité plus grande encore que celle que l’on observe à la surface.

Cette cartographie des sous-sols permet aussi, à une échelle plus fine, de mettre en relation des espaces cachés de quartier – rez-de-chaussée ou cours anglaises. C’est la première étape d’un long chemin vers une meilleure exploitation du sous-sol au service de la compréhension et de la transformation de la ville.

Fig. 11 : Fragment de la carte “Barcelone cachée”. Partie des Districts de Sarrià-Sant Gervasi, Eixample, Gràcia and Horta-Guinardó. Taille originale, échelle 1/15.000. (Vinyes-Ballbé, R. 2015a)

Fig. 12 et 13 : deux « pépites urbaines » dans la carte « Barcelone cachée » : Eixample and Ciutat Vella (Vinyes-Ballbé, R; 2013)

2.2. L’invisibilité des sous-sols, obstacle à leur reconversion

Ce qui est souterrain est par nature caché, et cette invisibilité pèse sur la conception. Du côté technique, la réglementation s’est longtemps concentrée sur les seules questions de sécurité, rendant très difficile la reconversion d’un espace souterrain ou la connexion entre sous-sols voisins. Les risques d’incendie, d’effondrement, la qualité de l’air ou l’évacuation des publics sont des questions cruciales pour une reconversion de sous-sols, mais aucun de ces problèmes n’est insoluble quand on cherche vraiment des solutions. Du côté juridique, la propriété du tréfonds et son régime d’expropriation restent des sujets épineux, variables d’un pays à l’autre. Des décennies de négligence, malgré la valeur croissante de l’espace souterrain, ont engendré un déficit d’outils : on manque de moyens pour expérimenter de nouveaux usages, en évaluer la viabilité, en pratiquant un « urbanisme transitoire » du sous-sol.

C’est dans ce contexte – un territoire riche mais dépourvu de cadre – que la Ville de Paris a lancé « Réinventer Paris 2 – Les dessous de Paris », la deuxième édition de son appel à projets urbains innovants, consacrée au sous-sol[13]. Trente-quatre sites ont été soumis à l’imagination des équipes candidates : parkings désaffectés, tunnels rendus à la circulation piétonne, stations de métro fantômes, gares de marchandises abandonnées, caves voûtées d’hôtels particuliers, réservoirs d’eau désaffectés.

L’obsolescence de certains aménagements souterrains est simple à comprendre. À partir des années 1960, la généralisation de l’automobile a entraîné la construction massive de parkings souterrains : dans la ville, une voiture est immobile – et donc en stationnement – pendant 95 % de sa durée de vie[14]. Depuis, le rééquilibrage de l’espace public en faveur des piétons et des cyclistes a incité un nombre croissant de Parisiens à se passer de voiture. En 2023, seuls 30 % d’entre eux en possédaient une. Résultat : beaucoup de parkings sont vides ou déficitaires. Des tunnels routiers comme celui de l’Étoile ne sont plus utilisés. Des gares souterraines comme les Invalides, des gares de fret comme la Halle Freyssinet ou la gare des Gobelins, sont à l’abandon. Dans le métro, des stations fantômes dorment depuis des décennies. Paris, comme tant d’autres villes, regorge de ces pépites oubliées, autant d’occasions d’inventer de nouveaux lieux pour de nouveaux usages.

Encore fallait-il lever les verrous réglementaires. Le Plan local d’urbanisme de Paris a été modifié en 2016 dans cette perspective : la révision de l’article 12 du PLU a supprimé l’obligation de créer des parkings dans les constructions neuves, libérant ainsi les sous-sols pour d’autres fonctions ; les règles d’affouillement ont aussi été assouplies pour permettre d’amener la lumière naturelle sous le niveau de la rue et d’aménager ces espaces pour tous types d’activités, à l’exception de l’habitat.

La gare des Gobelins illustre bien la richesse de ce patrimoine enfoui. Située dans le 13ᵉ arrondissement, sous la dalle du quartier des Olympiades, elle offre 75 000 m² de volumes souterrains. Lauréat de Réinventer Paris 2, le projet porté par la société de logistique Segro est en cours de déploiement, pour faire un « hôtel logistique urbain » dédié à la livraison du dernier kilomètre : une vingtaine de cellules modulables, un espace de 500 m² consacré à l’innovation, des aménagements paysagers en surface. Les travaux, lancés mi-2024, sont bientôt achevés. La logistique du dernier kilomètre est sans doute l’un des débouchés les plus prometteurs pour les espaces souterrains désaffectés des grandes villes. La station Champerret, ancienne station-service longtemps à l’abandon, est pour sa part transformée par Sogaris en plateforme de logistique urbaine de 2 200 m².

Ces exemples montrent à quel point il est nécessaire de faire évoluer le cadre technique, juridique et opérationnel pour encourager le recyclage de ces espaces souterrains sous-exploités, au bénéfice de la collectivité.

Fig. 14 : accès à l’ancienne gare des Gobelins (Didier Duforest)

Fig. 15 et 16 :  Projet de reconversion de la gare des Gobelins (Segro)

Fig. 17 et 18 : ancienne station-service Champerret (Setec)

2.3. Les opportunités cachées des sous-sols en cœur de ville

L’invisibilité du sous-sol fait que bien des emplacements centraux de villes européennes denses recèlent des possibilités insoupçonnées. La Plaça Catalunya de Barcelone en est un cas d’école. C’est l’un des lieux les plus accessibles et les plus intenses de cette grande métropole méditerranéenne. Ce qui se passe sous la place est étonnant : on y découvre une mosaïque d’usages et une variété morphologique peu commune – un spectacle de formes hétéroclites, de voisinages improbables, de désordre et de sacrifices d’espace. Alors que la surface est soigneusement composée, le chaos souterrain ne correspond en rien à l’importance de ce lieu central[15].

Un relevé volumétrique du sous-sol fait apparaître des espaces vacants, autant de leviers pour remédier aux désagréments que subissent les usagers dans les parties enterrées de la place, et autant de surfaces potentielles dans un quartier très convoité. Ce cas n’a rien d’exceptionnel : les interventions souterraines sont habituellement sectorielles et ponctuelles. Il reste à inventer un urbanisme souterrain à la hauteur de l’ambition que méritent ces lieux centraux, dont dépend en grande partie la qualité de nos villes. Le cas des sous-sols de l’Arc de Triomphe est un bon exemple : la combinaison des espaces de la station de métro Charles de Gaulle Etoile, du tunnel routier désaffecté de l’Etoile et de l’accès piéton au monument pourrait créer un espace spectaculaire s’ils étaient connectés, comme le montre la réponse de Dominique Perrault pour le tunnel de l’Etoile dans le cadre de Réinventer Paris 2.

Fig.19 – Coupe volumétrique du sous-sol de la Plaça Catalunya (Vinyes-Ballbé, R.; 2015b)

Fig. 20 et 21 – Le projet de Perrault Architecture propose de créer un nouvel accès à l’Arc de triomphe par la connexion des infrastructures souterraines existantes. Il prévoit de nouvelles surfaces de circulation en sous-sol (3 165 m²), avec la réorganisation des voies cyclables, des passages piétons, ainsi que l’intégration d’espaces commerciaux (1 430 m²) et événementiels (409 m²), et de zones végétalisées

(https://perraultarchitecture.com/projets/passage-de-l-etoile-arc-de-triomphe/ )

 

3. Le sous-sol et la mobilité durable

La mobilité urbaine s’est profondément transformée ces dernières décennies. L’horizon de la neutralité carbone en 2050 fait de notre époque un moment charnière : la marche, le vélo et les transports collectifs gagnent du terrain face à l’automobile, qui accapare encore beaucoup d’espace dans nos rues et en sous-sols. Cette transition, couplée à l’essor de la mobilité comme service (MaaS), est en passe de rendre obsolètes des dizaines de milliers de mètres carrés de parkings souterrains. En effet la mobilité comme service permet grâce à une plateforme numérique unique, l’accès à différents modes de transport (publics et privés, individuels et collectifs), en proposant une planification d’itinéraire, et des outils de réservation et de paiement. La possession d’un véhicule personnel dans les territoires proposant des services de mobilité nombreux et variés, devient inutile.

Le mouvement est pourtant plus lent qu’on ne l’espérait il y a quelques années. Il faut donc non seulement concevoir l’usage final, mais aussi imaginer des usages intermédiaires pour éviter que ces espaces ne deviennent des délaissés urbains, ou fassent l’objet de solutions provisoires mal pensées. Paris et Barcelone s’y emploient, chacune à sa manière.

À Paris, une exposition au Pavillon de l’Arsenal en 2018, Immeubles pour automobiles : histoire et transformations, a répertorié et analysé les 136 immeubles-parkings situés dans les zones centrales, totalisant 150 000 m². Des maquettes au 1/50ᵉ mettaient en valeur leur beauté spatiale, et des avant-projets montraient avec quelle facilité ces bâtiments pouvaient changer de destination : logements, bureaux, commerces, espaces pour les nouvelles mobilités[16]. Au 151 rue du Faubourg-Poissonnière, le bailleur social Elogie-SIEMP et l’architecte Laurent Niget ont ainsi transformé un garage à étages en logements.

La réouverture de Notre-Dame de Paris a fourni un autre cas d’école : le parking souterrain du parvis est reconverti en promenade intérieure servant de hall d’accueil aux visiteurs de la cathédrale. Plus besoin de faire la queue sous le soleil ou la pluie ; le parvis sera dégagé et planté d’arbres ; le sous-sol offrira un accès inédit à la crypte archéologique et une ouverture vers la Seine.

Le garage Renault de la rue Amelot, dans le 11ᵉ arrondissement, combine sous-sols et étages. Ce bâtiment, doté d’une grande halle industrielle coiffée d’une belle verrière, semblait voué à la démolition. Le projet lauréat, porté par 3F et dessiné par Gaëtan Le Penhuel et SAM architectes, sauvegarde la totalité de ce patrimoine industriel en tirant parti des demi-niveaux du parking pour y loger des duplex imbriqués.

Les parkings désaffectés ouvrent aussi la voie à l’agriculture urbaine souterraine. Au 24 rue Raymond Queneau, dans le 18ᵉ arrondissement, la ferme urbaine « La Caverne » a pris possession d’un parking de 3 600 m² appartenant au bailleur social ICF Habitat La Sablière. On y cultive des endives, des champignons (shiitake, pleurotes, champignons de Paris), des micro-pousses et des herbes aromatiques, sous éclairage LED. La Caverne a ramené à Paris une activité agricole disparue dans les années 1930 : la culture du champignon de Paris. La start-up Cycloponics, à l’origine du projet, exploite désormais sept sites en France et produit plus de 100 tonnes de champignons bio par an, livrés à 80 % à vélo-cargo[17].

Fig. 22 : Garage transformé rue du Faubourg Poissonnière (Cyril Bruneau pour Elogie Siemp) Fig. 23 et 25 :  Visualisation du projet de parvis et de sous-sol d’accueil de Notre Dame de Paris (Ville de Paris)

Fig. 24 et 26 : Garage Renault rue Amelot avant et après transformation (Ville de Paris)

Fig. 27, 28 et 29 : culture d’endives et de champignons à La Caverne, dans un parking désaffecté, 24 rue Raymond Queneau (Cycloponics)

Barcelone avance de son côté dans la phase préparatoire : une étude récente a dressé l’inventaire des parkings situés sous les rues et les places, en vue de leur éventuelle reconversion[18]. On dénombre 108 parkings publics, soit plus d’1 000 000 m² de sous-sol public consacrés à l’automobile, dont plus de 400 000 m² au premier niveau enterré, très proche du rez-de-chaussée et donc aisément convertibles à d’autres usages. Détail révélateur : 38 % de ces surfaces se trouvent dans les deux quartiers les plus denses, les plus centraux et les mieux desservis par les transports en commun – Ciutat Vella et l’Eixample.

Fig. 30 et 31 : Localisation et taille des 108 parkings situés sous des places publiques à Barcelone (Vinyes-Ballbé, R. ; 2015b)

Les sous-sols sont un capital précieux pour la ville d’aujourd’hui. L’imaginaire urbain a toujours fait du souterrain un lieu de mystère, de surprise et de poésie. Le sous-sol du XXIᵉ siècle a un tout autre rôle à jouer que celui du siècle précédent. Il doit sortir de l’invisibilité, se connecter à la ville de surface, contribuer à la rafraîchir, à en intensifier les usages et les fonctions.

L’heure n’est plus à la course à la hauteur. Certaines villes se livrent une compétition sans fin pour aligner les tours. Ce n’est le choix ni de Paris ni de Barcelone. En se tournant vers le sous-sol, ces deux villes revendiquent une autre ambition : celle de la profondeur. Le tissu haussmannien, comme le quadrillage de Cerdà, s’accordent admirablement avec des prolongements en sous-sol, qui créent de nouveaux reflets, de nouvelles perspectives. L’urbanisme souterrain construit une relation sans cesse renouvelée à la surface et peut faire preuve d’une grande délicatesse. Il ne s’agit pas de creuser, mais d’ouvrir, de modeler, de révéler.

Sous nos pieds, il y a une autre ville, qui attend d’être découverte et réinventée. Nous sommes au commencement d’une longue alliance entre la ville et son sous-sol. À mesure que leur relation s’approfondira, les qualités de l’une et de l’autre se décupleront. Le roman de Gaston Leroux, Le Fantôme de l’Opéra (1910), situé dans les labyrinthes du Palais Garnier, a connu une postérité qui en dit long sur la fascination que le monde souterrain exerce sur nous. Il est temps de mettre cette fascination au travail.


[1] Utudjian, É. (1952), L’urbanisme souterrain, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? ».

[2] Barles, S. ; Guillerme, A. (1995), L’urbanisme souterrain, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? ».

[3] Perrault, D. (2016), Groundscapes. Other Topographies, Orléans, Éditions HYX.

[4] Han Admiraal, “The Anthropocene Needs Subsurface Ethics”, Trialog Journal n° 152–153, April 2025.

[5] Jean-Louis Missika, Discours de lancement de « Réinventer Paris 2 – Les dessous de Paris », mai 2017. Voir également : Missika, J.-L. (2019), Le nouvel urbanisme parisien, Terra Nova, 73 p.

[6] Léonard de Vinci, Studio sulla città ideale (1487–1490).

[7] Hénard, E., Les Villes de l’avenir (1910).

[8] Agence Parisienne du Climat, « Réseaux de froid urbains : rafraîchir les bâtiments en consommant moins d’énergie. L’exemple de Paris », 2025. Voir aussi : fraicheurdeparis.fr

[9] France 3 Île-de-France, « Pic de chaleur : quand la Seine refroidit Paris », 19 juin 2025.

[10] Vinyes-Ballbé, R. (2015), Barcelona oculta : la rellevància del subsòl en una gran ciutat contemporània, thèse de doctorat, Departament d’Urbanisme i Ordenació del Territori, Universitat Politècnica de Catalunya.

[11] Martín Ramos, Á. ; Vinyes-Ballbé, R. (2017), « La dimensión oculta de la gran ciudad. Barcelona subterránea », Ciudad y territorio. Estudios territoriales, Madrid, Ministerio de Fomento, pp. 437–452.

[12] Vinyes-Ballbé, R. (2013), « La trufa urbana : el subsòl com a indicador », QRU : Quaderns de recerca en urbanisme, n° 2, Barcelone, pp. 68–81.

[13] Voir le site officiel : paris.fr/pages/reinventer-paris-2–4839. Trente-quatre sites proposés en partenariat avec Efidis, Paris Habitat, RATP, Renault, RIVP, SNCF et Gares & Connexions. 217 candidatures reçues, 22 lauréats désignés en janvier 2019.

[14] SHOUP Donald, The High Cost of Free Parking, Chicago, Planners Press (American Planning Association), 2005, p. 624 (Appendix B) et BATES John et LEIBLING David, Spaced Out: Perspectives on Parking Policy, Londres, RAC Foundation, July 2012, p. 23.

[15] Vinyes-Ballbé, R. (2015), « Otra plaza Cataluña », Palimpsesto, n° 12, Barcelone, Cátedra Blanca de Barcelona, p. 7.

[16] Data Architectes (2018), Immeubles pour automobiles, Paris, Pavillon de l’Arsenal.

[17]Cycloponics, lacaverne.co ; Ville de Paris, « La Caverne fait pousser champignons et endives en sous-sol » ; France Bleu Île-de-France, 3 février 2025.

[18] Vinyes-Ballbé, R. ; Crosas, C. ; Solà, J. (2023), « Taxonomy and Potential of the Underground Public Parking Facilities in Barcelona », International Seminar of Urban Form, Belgrade, University of Belgrade, pp. 1272–1283.

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